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qu'on parlerait bien, et que cela serait plus aisé et plus naturel ?

Il y a grande apparence qu'il faudra toujours des vers sur tous les théâtres tragiques, et de plus, toujours des rimes sur le nôtre. C'est même à cette contrainte de la rime, et à cette sévérité extrémie de notre versification, que nous devons ces excellens ouvrages que nous avons dans notre langue. Nous voulons

que

la rime ne coûte jamais rien aux penfées, qu'elle ne soit ni triviale ni trop recherchée; nous exigeons rigoureusement dans un vers la même pureté, la même exactitude que dans la profe. Nous ne permettons pas la moindre licence : nous demandons qu'un auteur porte sans discontinuer toutes ces chaînes , et cependant qu'il paraisse toujours libre: et nous ne reconnaissons pour poëtes que ceux qui ont rempli toutes ces conditions.

Voilà pourquoi il est plus aisé de faire cent vers en toute autre langue , que quatre vers en français. L'exemple de notre abbé Regnier-Desmarais, de l'académie française et de celle de la Crusca, en est une preuve bien évidente. Il traduisit Anacréon en italien avec succès ; et ses vers français font, à l'exception de deux ou trois quatrains , au rang des plus médiocres. Notre Ménage était dans le même cas. Combien de nos beaux esprits ont fait de très beaux vers latins, et n'ont pu être supportables en leur langue!

Je fais combien de disputes j'ai essuyées sur notre versification en Angleterre, et quels reproches me fait souvent le favant évêque de Rochester sur cette contrainte puérile qu'il prétend que nous nous imposons de gaieté de cæur. Mais soyez persuadé,

Mylord , que plus un étranger connaîtra notre langue, et plus il se réconciliera avec cette rime qui l'effraie d'abord. Non-seulement elle est nécesfaire à notre tragédie, mais elle embellit nos comédies mêmes. Un bon mot en vers en est retenu plus aisément : les portraits de la vie humaine seront toujours plus frappans en vers qu'en prose; et qui dit Vers, en français, dit nécessairement des vers rimés: en un mot, nous avons des comédies en profe du célèbre Moliére, que l'on a été obligé de mettre en vers après sa mort , et qui ne font plus jouées que de cette manière nouvelle.

Ne pouvant, Mylord, hafarder sur le théâtre français des vers non rimés, tels qu'ils font en usage en Italie et en Angleterre , j'aurais du moins voulu transporter sur notre scene certaines beautés de la vôtre. Il est vrai , et je l'avoue, que le théâtre anglais est bien défectueux. J'ai entendu de votre bouche , que vous n'aviez pas une bonne tragédie: mais en récompense , dans ces pièces si monstrueuses , vous avez des scènes admirables. Il a manqué jusqu'à présent à presque tous les auteurs tragiques de votre nation , cette pureté, cette conduite régulière, ces bienséances de l'action et du style, cette élégance , et toutes ces finesles de l'art, qui ont établi la réputation du théâtre français depuis le grand Corneille : mais vos pièces les plus irrégulières ont un grand mérite, c'est celui de l'action.

Nous avons en France des tragédies estimées qui font plutôt des conversations, qu'elles ne font la représentation d'un événement. Un auteur italien m'écrivait dans une lettre sur les théâtres : U12

Critico del nostro Pastor-fido disse, che quel como ponimento era un riassunto di bellissimi Madri. gali ; credo, se vivesse , che direbbe delle tragedie Francese, che sono un riasunto di belle elegie e fontuosi epitalami. J'ai bien peur que cet Italien n'ait trop raison. Notre délicatesse excessive nous force quelquefois à mettre en récit ce que, nous voudrions exposer aux yeux. Nous craignons de hasarder sur la scène des spectacles nouveaux devant une nation accoutumée à tourner en ridicule tout ce qui n'est pas d'usage.

L'endroit où l'on joue la comédie, et les abus qui s'y sont glissés, sont encore une cause de cette fécheresse qu'on peut reprocher à quelques-unes de nos pièces. Les bancs qui font sur le théâtre destinés aux spectateurs, rétrécissent la scène, et rendent toute action prefque impraticable. (b) Ce défaut est cause que les décorations tant recom. mandées

par les anciens, font rarement convenables à la pièce. Il empêche sur-tout que les acteurs ne passent d'un appartement dans un autre aux yeux des spectateurs, comme les Grecs et les Romains le pratiquaient fagement, pour conserver à la fois l'unité de lieu et la vraisemblance.

Comment oferions-nous sur nos théâtres faire paraître , par exemple, l'ombre de Pompée, ou le génie de Brutus, au milieu de tant de jeunes gens qui ne regardent jamais les choses les plus sérieuses

(6) Enfin ces plaintes réitérées de M. de Voltaire ont opéré a réforme du Théâtre en France, et ces abus ne subfiftent plus.

que

que comme l'occasion de dire un bon mot ? Comment apporter au milieu d'eux sur la scène, le corps de Marcus , devant Caton son père, qui s'écrie: "Heureux jeune homme, tu es mort pour , ton pays ! O mes amis, laissez-moi compter ces » glorieuses blessures ! Qui ne voudrait mourir , ainsi pour la patrie ? Pourquoi n'a-t-on qu'une

vie à lui facrifier ? .... Mes amis, ne pleurez

point ma perte, ne regrettez point mon fils; » pleurez Rome; la maîtreffe du monde n'est plus: ô liberté ! ô ma patrie! Ô vertu ! etc.

Voilà ce que feu M. Addison ne craignit point de faire représenter à Londres; voilà ce qui fut joué, traduit en italien, dans plus d'une ville d'Italie. Mais si nous hasardions à Paris un tel spectacle, n'entendez-vous pas déjà le parterre qui se récrie ? et ne voyez-vous pas nos femmes qui détournent la tête ?

Vous n'imagineriez pas à quel point va cette délicatesse. L'auteur de notre tragédie de Manlius prit son sujet de la pièce anglaise de M. Otway, intitulée Venise fauvée. Le sujet est tiré de l'histoire de la conjuration du Marquis de Bedmar, écrite par l'Abbé de S' Réal; et permettez-moi de dire en passant, que ce morceau d'histoire, égal peutêtre à Sallufte , est fort au-dessus de la pièce d'Otway et de notre Manlius. Premièrement, vous remarquez le préjugé qui a forcé l'auteur français à déguiser sous des noms romains une aventure connue que l’Anglais a traitée naturellement sous les noms véritables. On n'a point trouvé ridicule au chéâtre de Londres, qu'un ambassadeur espagnol s'appelat Bedmar, et que des conjurés euffent le Tbeatre. Tome I.

Y

nom de Joffier , de Jacques-Pierre

d'Eliot cela seul en France eût pu faire tomber la pièce.

Mais voyez qu'Otway ne craint point d'affembler tous les conjurés. Renaud prend leur ferment, assigne à chacun fon poste, prescrit l'heure du carnage, et jette de temps en temps des regards inquiets et foupçonneux sur Jaffier dont il se défie. Il leur fait à tous ce discours pathétique , traduit mot pour mot de l'abbé de St Réal : Jaunais repos si profond ne précéda un trouble si grand. Notre bonne destinée a avenglé les plus clair-voyans de tous les hommes, raljuré les plus timides, endormi les plus soupçonneux , confondu les p!ues Jubtils : nous vivons encore, mes chers aniis, nous vivons, et notre vie sera bientôt funefte aux tyrans de ces lieux, etc.

Qu'a fait l'auteur français ? Il a craint de hasarder tant de perfonnages sur la fcène ; il fe contente de faire réciter par Renaud sous le nom de Rutile, une faible partie de ce même discours qu'il vient, dit-il, de tenir aux conjurés. Ne sentez-vous pas, par ce feul exposé, combien cette scène anglaise eft au-dessus de la française , la pièce d'Otway fûtelle d'ailleurs inonstrueuse !

Avec quel plaisir n'ai-je point vu à Londres votre tragédie de Jules-Cefar , qui depuis cent cinquante années fait les délices de votre nation ! Je ne prétends pas assurément approuver les irrégularités barbares dont elle est remplie : il est seulement étonnant qu'il ne s'en trouve pas davantage dans un ouvrage composé dans un liècle d'ignorance, par un homme qui même ne savait pas le latin, et qui n'eut de maître que son génie. Mais au

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