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union, une méthode nouvelle et plus féconde: c'est cette conciliation harmonieuse des voies, de toutes les voies et moyens employés, que j'appelle l'éclectisme de Leibniz, pour l'opposer à l'exclusivisme de Bossuet. C'est lui qui lui dictait déjà, dans cette conversation si curieuse avec le duc Jean-Frédéric, que lui-même a rapportée (1), ces six règles d'une si grande sagesse et d'un caractère si moderne que je n'hésiterai pas à les ranger, comme principes fondamentaux de toute discussion, à côté des quatre règles de Descartes, qui le sont de toute analyse:

pour finir les controverses.

1° «< Que cette méthode sera appliquée première- Ses règles ment à la matière de l'Église et à ce qui en dépend, pour en faire un essay, parce que la décision de cette matière donneroit un préjugé pour tout le reste;

«

2o Que celuy qui se servira de cette méthode ne sera point juge, ny partie, ny conciliateur, mais rapporteur;

3° « Que la fidélité du rapporteur paroistra en ce qu'on ne pourra point deviner quel party il tient luymesme, ce qui est sans exemple en matière de controverses, et peut passer pour une marque palpable de modération et d'égalité;

4° «

Qu'il gardera un certain ordre incontestable, qui portera avec luy la clarté et l'évidence, et qui doit exclure formellement les cinq inconvénients marqués cy-dessus;

(1) Voir ce singulier écrit dans le tome I, Appendice, p. 459,

5° « Qu'il abrégera les disputes autant qu'il luy sera possible, afin qu'on en puisse voir toute l'économie, quoyque bien souvent ce qui rend ces choses prolixes et difficiles n'est pas tant leur nature que les expressions embarrassées et ambiguës des autheurs, qu'on est obligé de développer afin qu'ils ne puissent point dire que leurs raisons ont esté négligées ;

a

6° « Qu'il sera ordinairement aisé à un homme de bon sens de juger sur le rapport qui a esté faict, sans que le rapporteur ait besoin de se déclarer. »

Méthode éclectique et conciliante au plus haut point, qui réunissait en une toutes celles énumérées précédemment, où l'idée de choix, c'est d'emprunter à toutes les méthodes employées avant Leibniz ou par ses contemporains; et la tendance à l'union, à la conciliation, à la paix, c'est de ne rien rejeter, de tout employer, et d'en composer, en théorie du moins, les éléments de la réunion future.

Mais, si l'éclectisme de Leibniz a de grands avantages, et nous paraît l'élever au-dessus de ceux qu'il veut concilier, il faut aussi reconnaître ses inconvénients. On ne saurait passer sous silence l'article 3. de ces règles; on le peut d'autant moins qu'il devient en quelque sorte la clef de toute une série d'écrits iréniques, dont le Systema theologicum est le principal, mais non le seul témoin. Leibniz s'exprime, ainsi : « La fidélité du rapporteur paroistra en ce qu'on ne pourra point deviner quel party il tient luy-mesme, ce qui est sans exemple en matière de controverses, et

peut passer pour une marque palpable de modéra

tion et d'égalité. »

ces

au Systema

Singulière destinée d'une petite phrase ignorée Application pour finir un grand procès, quand elle recouvre une theologicum. pensée intime et secrète: que de rêves pieux, que de systèmes plus ou moins théologiques vont être mis à néant et radicalement supprimés par cette petite phrase, et qu'il faut, dans ces difficiles questions des négociations religieuses du genre irénique, s'armer de critique et se mettre en garde contre les préoccupations de l'esprit de secte ou les émotions d'un zèle pieux! Je n'en citerai qu'un exemple: il y a quinze ans, l'abbé Lacroix retrouvait à Rome, à SaintLouis des Français, dans la succession du cardinal Fesch, en la possession du comte de Survilliers, Joseph Bonaparte, le manuscrit autographe du Systema theologicum. Un jeune prince, ami des lettres, l'enrichit d'une introduction : l'abbé Emery, Lamennais, et plus récemment l'abbé Lescœur (1) s'en occupèrent avec bonheur, je dirai même avec passion. Mais si, éditeurs et interprètes, tous ceux enfin qui, dans un zèle pieux, mais trop ardent, ont bâti sur cet unique fondement du Systema theologicum l'espérance d'une conversion, en ont tiré des inductions relatives à la foi de Leibniz et voulu en faire enfin, comme M. A. de Broglie, le testament religieux de ce philosophe, avaient eu sous les yeux ce petit article de son projet pour finir les controverses de religion, ils n'eussent

(1) Voir le Correspondant du 25 septembre 1852.

point donné des armes à la critique protestante, qui les a victorieusement réfutés par les dates, par l'étude du texte et surtout par ces petits faits inobservés qui sont le sel de la critique. M. Grotefend en cite une nouvelle preuve assez curieuse, et qui paraît avoir complétement échappé à la perspicacité de l'abbé Lacroix. C'est à la page 77, à cette phrase: Nec verò irritæ sunt protestationes quemadmodum adversarii accusant. Leibniz avait mis d'abord nostrorum (de nous autres protestants) après protestationes, puis il avait effacé sur le manuscrit ce mot révélateur, ce mot qui était à lui seul toute une confession de foi, double indice et de sa qualité de protestant, et du soin qu'il mettait à la déguiser dans cet écrit. Ainsi tout prouve que l'article 3. de la méthode pour finir les controverses de religion s'applique dans toute sa latitude au Systema theologicum: c'en est le signalement. Leibniz n'a qu'un rôle en cette affaire, celui d'exposer fidèlement le débat engagé entre les catholiques et les protestants. C'est un simple rapporteur, sans parti pris, et, là où l'on voyait un philosophe prêt à se convertir, il y a tout bonnement un esprit conciliant et expert qui expose, qui examine, qui résume les difficultés, qui rapporte le débat enfin.

Mais une autre page de cette histoire si difficile et qui avait échappé jusqu'ici à toutes les recherches, éclaire la première d'un jour assez vif, et prouve que l'article 3. de sa méthode irénique était bien la règle fondamentale qu'il s'était faite. A force d'entendre Leibniz nous parler d'une adresse innocente à

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laquelle il voulait recourir pour donner le change aux évêques de France, nous nous étions mis en garde contre le Systema theologicum. La découverte de ces six règles de discussion augmentait un peu notre défiance, mais cette fois le doute n'était plus permis. Après avoir voulu s'appuyer de l'autorité d'un grand prince catholique pour répandre sa méthode impartiale, après avoir dressé vers 1684 un premier projet d'exposition de foi religieuse, le Systema theologicum, destiné à lui obtenir un brevet de catholicité, et sans doute aussi à jouer un rôle dans les négociations entamées, il y revient, comme à une pensée favorite et presque à une idée fixe, en 1694, et nous le voyons méditer alors une seconde édition du Systema theologicum revu et perfectionné sous ce titre supposé: Jugement d'un docteur catholique, Judicium doctoris catholici (1): jugement qui était bien d'un docteur, mais non pas catholique.

Voici le fait, assez curieux et complétement inconnu, que je signale aux éditeurs du Systema theologicum. Leibniz, fidèle à sa recette pour finir les controverses, imagina, lui protestant, de prendre le rôle d'un catholique, et d'imposer à Spinola celui d'un protestant modéré, en un mot, de troquer pour un moment leurs situations respectives: car je n'oserais dire de changer de masques. Mais il ne se borna pas à un simple vœu il se mit à l'œuvre, il composa un nouvel écrit irénique, sous ce titre supposé :

(1) Tome II, pages 46 et 50

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