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(l'impossibilité absolue). Il y a le néant pure négation (par ex. la cécité dans la pierre), et il y a le néant privation, manque (par exemple la cécité dans Paul). Or nous prétendons d'abord qu'on peut concevoir le néant même absolu. Quelques philosophes ont paru le nier. Ainsi Franck a écrit : « Notre intelligence ne conçoit pas le néant, et ne peut lui donner aucune place dans l'idée qu'elle se fait de la formation des choses... Nous parlons cependant du néant ; mais c'est un néant purement relatif. » Déjà Parménide avait soutenu qu'on ne peut rien affirmer du néant et qu'il ne peut être pensé ni exprimé. Mais ici il y a erreur ou du moins équivoque. Veut-on dire seulement que nous ne pouvons concevoir le néant positivement et par lui-même ? Nous sommes d'accord. Il est évident que le néant n'est connu que par - l'être, comme les ténèbres ne sont connues que par la lumière, comme le vide n'est connu que par le plein. Le néant, comme la négation, est connu par son opposé, qui est l'être ; mais le concept de néant n'est pas pour cela le concept d'être : autrement il faudrait dire que lorsque nous songeons au néant nous songeons à l'être. Le concept de néant n'est pas non plus un concept nul : autrement la pierre aurait ce concept. Le concept de néant est un concept réel du rien. C'est un concept réel ; car autrement nous ne pourrions connaître le néant d'aucune manière ni le distinguer de l'être, ce qui est inadmissible. Nous concevons très bien l'être d'abord, puis sa négation : c'est tout ce qu'il faut pour l'idée de néant. Toute idée positive a dans notre esprit sa contre-partie : le plein nous fait songer au vide ; la lumière aux ténèbres. De même l'être nous fait songer au néant. On nous avoue que l'on peut concevoir la négation de tel ou tel être spécial ; pourquoi donc ne pourraiton concevoir la négation de tout être, c'est-à-dire le néant absolu ?On peut donc concevoir le néant, et quand on a recours aux mots qui dans toutes les langues le signifient,

on ne se dupe pas soi-même, comme quand on écrit cerclecarré, être-néant. Le non-être dont nous parlons maintetenant, même le non-être absolu, n'est point l'être-néant d'Hégel. Celui-ci répugne ; mais le concept de néant ne répugne pas, il répugne seulement que le néant existe. Le concept du néant est non seulement possible, mais encore un de ceux qui sont les plus nécessaires et les plus familiers. | | ' H

Nous avons ajouté qu'on ne pouvait affirmer le néant qu'avec limitation, c'est-à-dire qu'on ne peut affirmer le néant absolu, mais seulement le concevoir. En effet, ou bien on affirme le néant de lui-même ; par ex. : le néant est le néant ; ou bien on affirme le néant de quelque chose, par ex. : une montagne d'or est néant ; ou bien on affirme quelque chose du néant : le néant est une idée ; ou bien on affirme le néant absolument : le néant est. Mais la 1re affirmation n'établit rien : c'est le principe d'identité sous forme négative ; la 2e et la 3e sont limitées; la 4e est absurde : c'est la négation du principe de contradiction. Bref, on conçoit le néant absolu, mais impossible de l'admettre, de le supposer, de l'affirmer d'une manière quelconque (1).

(1) Cf. BALMÈs, Philosophie fond., liv. V, Idée de l'Étre. — Ces mêmes considérations réfutent l'opinion de M. Bergson, qui prétend (V. Évolution créatrice) que l'idée de néant est une « pseudo-idée ». Il en conclut que la création telle que nous l'entendons est une illusion. Il n'y aurait d'être et de création que dans le devenir, dans l'évolution. Mais, à moins de confondre le néant avec l'absurde, il est clair qu'un être peut passer du néant à l'existence, c'est-à-dire exister à un moment donné, alors qu'il n'existait pas auparavant ni dans sa forme ni dans sa matière ; ce qui est la création proprement dite. Cet être contingent suppose, il est vrai, un être nécessaire premier, mais sansse confondre avec lui. Si l'on s'obstine à regarder l'idée de néant comme une pseudo-idée, il faut nier le principe de contradiction, qui résulte précisément des deux idées d'être et de néant (V. les critiques dont l'Évolution créatrice a été l'objet dans diverses revues : Pensée contemporaine, 5e année, p. 167 et 493, 555).

CHAPITRE XXI

DE L'EssENCE ET DE L'EXISTENCE

,398. L'essence. L'existence. — L'essence est ce par quoi une chose est ce qu'elle est. Ce n'est point là une définition rigoureuse. Comment définir ce qui est transcendant et en particulier l'essence, c'est-à-dire comment assigner une essence à l'essence ? Mais si une définition est impossible, les explications n'en sont que plus nécessaires. L'essence est ce par quoi une chose est constituée dans sa propre nature et distinguée des autres : c'est ce que nous désignons pour répondre à cette question qui vient toujours aux lèvres : Qu'estce que ceci ? L'essence est ce que nous concevons comme la source ou la racine de toutes les propriétés d'une chose, ce qu'il y a de premier en elle et la constitue. On voit par là comment l'essence diffère de l'existence. Celle-ci s'ajoute à l'essence ; elle lui survient, pour ainsi dire, non pas comme un accident proprement dit, mais comme un mode transcendant. Car l'essence peut ne pas exister : elle est donc comme un sujet par rapport à l'existence qu'elle reçoit ; l'essence est à l'existence comme la puissance est à l'acte, comme l'adjectif est au participe (par ex. : désirable à désiré), comme le nom est au verbe (par ex. : amour à aimer), comme ce par quoi on est (quo est) est à ce qui est (quod est). On voit aussi comment l'essence diffère des propriétés et des accidents proprement dits, qui découlent d'elle ou s'ajoutent à elle : les propriétés, même essentielles, ne constituent pas l'être, mais le caractérisent ; et quant aux simples accidents, ils peuvent exister ou n'exister pas, ils ne découlent pas de l'essence.

399. Nature. Forme substantielle. Espèce. On comprendra aussi toute la valeur de termes philosophiques plus ou moins synonymes de l'essence, tels que nature, forme substantielle, espèce. La nature (natura : nasci, naître), c'est l'essence en tant qu'elle est un principe d'opéra- . tion. Elle tient comme le milieu entre l'essence et les opéra- tions ; mais c'est un milieu tout logique, car la nature c'est l'essence même. Seulement nous entendons souvent par nature non seulement l'essence, mais encore les principes d'opération : ainsi quand nous disons que « l'habitude est une seconde nature ». Le mot de nature signifie aussi l'ensemble des êtres créés, mais nous n'avons pas ici à nous occuper de cette signification. La forme substantielle, c'est encore l'essence, ou du moins sa partie principale et déterminante. Si l'essence est simple (par ex. l'essence des esprits), elle ne fait qu'un avec la forme substantielle : mais si l'essence est composée (comme celle de l'homme et des corps), la forme substantielle est seulement ce qui détermine et spécifie cette essence ( ainsi l'âme dans l'homme). L'espèce se confond aussi avec l'essence, mais plutôt avec l'essence logique qu'avec l'essence réelle. L'espèce c'est l'essence en temps qu'elle est l'objet d'une définition. · La définition proprement dite, rigoureuse, détermine l'essence de la chose définie, sa quiddité (quid? qu'est-ce ?) ou son entité. Ce dernier mot est synonyme, en effet, d'essence et de forme.

400. Essence logique, essence réelle. — Nous distinguons l'essence logique de l'essence réelle. Celle-ci résulte de principes physiques : par ex.,l'essence réelle de l'homme est un composé d'âme et de corps. L'essence logique, au contraire, c'est le concept qui exprime cette essence réelle, concept formé de genre et de différence : par ex. le con

cept d'humanité ou d'animal raisonnable. Cette distinction est importante, car, selon qu'il s'agit de l'essence réelle ou de l'essence logique, certaines propositions changent complètement de sens et de valeur. Abordons maintenant la thèse suivante :

THÈSE. Les essences des choses sont indivisibles, immuables, éternelles, nécessaires, infinies (1). Plusieurs sont connaissables à l'homme. On peut soutenir, non sans raison, qu'elles diffèrent réellement de l'existence des choses.

401. Les essences sont indivisibles. — Car on ne peut les diviser sans les détruire ; les êtres, les choses, ou plutôt les éléments qui les composent, sont divisibles, mais leurs essences nullement. Par exemple on divise le corps et l'âme par la mort, mais il est toujours de l'essence de l'homme d'être composé d'un corps et d'une âme. Il n'y a donc pas d'homme qui n'ait un corps et une âme, bien qu'il y ait des âmes sans corps et des corps sans âme. Il en est des essences comme des nombres : les unités qui composent un nombre peuvent exister séparément ; mais le nombre luimême ne saurait perdre une unité sans cesser d'être ce qu'il est et sans perdre par là même toutes ses propriétés distinctives (2).

402. Les essences sont immuables. — C'est-à-dire qu'une chose ne peut changer d'essence, elle ne peut être formellement ce qu'elle est par une autre : autrement

(1) On ne trouve pas cette thèse dans l'Ontologie de Mgr MERCIER (1902, 3° éd.). Dans tel passage (n. 48, p. 120) il semble même dire que l'essence des êtres créés peut changer ou devenir : « Chez les êtres créés, dont l'essence n'est pas l'existence, dit-il, il n'y a aucune répugnance intrinsèque à ce que l'essence devienne (ce mot est souligné) autre qu'elle est ». Il veut dire, sans doute, que, chez les êtres créés, l'essence peut se rencontrer sous des accidents variables. Mais l'expression est impropre. D'ailleurs (p. 34), il affirme en ces termes l'indivisibilité des essences : « Les essences que nous connaissons sont formées d'une synthèse de notes qui, dans leur ensemble, constituent un tout indivisible ». (Cf. Pensée contemporaine, 2e année, p. 25 : Observations sur l'immutabilité des essences, etc.).

(2) Cf. S. Th. In lib. VIII, Métaph., lect. III.

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