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CHAPITRE XVI

DEs JUGEMENTs sUPRÊMES OU PREMIERS PRINCIPEs
DE LA CONNAISSANCE

312. Questions à résoudre. — Après avoir traité des universaux ou idées principales, nous traiterons des jugements suprêmes, qui en découlent immédiatement. Que faut-il entendre par ces jugements? Peut-on les réduire . tous à un jugement unique, absolument premier ? Quelles sont leur certitude, leur nature, leur valeur et quel est leur emploi, etc. ? Telles sont les principales questions à résoudre, et voici la réponse : /

THÈsE. Il n'y a pas de premier principe ou axiome qui serve proprement à démontrer toutes les vérités, mais il y a un premier principe auquel tous les autres avec leurs conclusions, sont subordonnés de quelque manière ; c'est le principe de contradiction : Il est impossible qu'une même chose soit et ne soit pas en même temps et sous le même rap

port. Vainement on a essayé de l'affaiblir ; vainement aussi on a essayé d'affaiblir et de dénaturer le principe de causalité, celui de raison suffisante, - et les

principes induits, c'est-à-dire fondés sur l'expérience. 313. Le premier principe. — Il n'y a pas de premier principe qui démontre toutes les vérités (1).

(1) En laissant de côté les faits, pour ne retenir que les principes de la raison, on peut se demander si ces principes ne sont pas réductibles à un seul par voie de démonstration. Il nous paraît plutôt que la logique, la métaphysique et la morale (sciences premières, v.349) jouis

1° En effet, tout principe, de même que tout jugement, est analytique ou synthétique, de raison pure ou d'expérience. Or les jugements analytiques, de raison pure, sont incapables de nous donner par eux seuls des conclusions expérimentales ; de leur côté, les jugements synthétiques ou d'expérience ne sont pas moins incapables de nous donner une conclusion de raison pure : d'où il suit que nos conclusions ne peuvent pas se ramener toutes à un seul principe. ,

Que l'on réunisse tous les principes absolus que l'on voudra, tous les axiomes de géométrie, de mathématique, de métaphysique, pénétrons-les à fond : ils sont incapables de nous apprendre si le soleil existe. De leur côté, tous les jugements de pure expérience, comme j'existe, je sens, je vois, etc., ne nous donneront aucune conclusion de raison pure, ni même aucune conclusion générale, à moins qu'ils ne soient éclairés par quelque principe analytique ou de raison pure. Il y a donc un abîme entre ces deux sortes de jugements, qui servent de point de départ à l'esprit humain. Si nous ne plongions tout à la fois dans l'ordre expérimental par la conscience et les sens, et dans l'ordre intelligible, rationnel, absolu par la raison, nous serions incapables de créer une science à la fois théorique et pratique : nos connaissances ne seraient que des théories ou des expériences. C'est l'alliance de ces deux sortes de jugements qui nous donne de savoir, de juger les faits à la lumière des principes rationnels et de nous élever aux conclusions générales au moyen des faits. A l'origine de nos connaissances il y a donc des faits, avec des jugements d'expérience, puis des principes indémontrables, qui ne sont pas moins évidents et immédiats que les faits. Ni ces faits ne s'établissent précisément par ces principes, ni ces principes ne s'établissent précisément par ces faits ; mais les uns s'harmonisent avec les autres, ils se fécondent mutuellement et deviennent ensemble les sources du savoir (1). 2° La même dualité fondamentale nous apparaît, si nous analysons la démonstration. Toute démonstration peut prendre la forme du syllogisme ; or, dans le syllogisme, il y a toujours deux prémisses, exprimées ou sousentendues, dont l'une ne sert pas de preuve à l'autre. Il n'y a donc pas moyen de réduire rigoureusement la science humaine à un seul premier principe de démonstration. La science humaine changerait plutôt de nature.

sent d'une certaine indépendance quant à leurs premiers principes, évidents par eux-mêmes, au-dessus de toute démonstration proprement dite. Mais cette indépendance relative ne nuit pas à l'unité de la connaissance et de la philosophie (v. ce qui a été dit sur l'unité essentielle de la philosophie n° 3).— Cf. Revue de philosophie (1908, août). De la réduction à l'unité des principes de la raison. V. aussi, dans le n° suivant (septembre) un article sur le même sujet, et précédemment (1906, février) un article de Louis Baille, Genèse des premiers principes.

3o Autre considération. Il y a plusieurs vérités premières, que tout raisonnement, toute démonstration implique, si même elle ne s'en éclaire, ce sont : notre propre existence ; — le principe de contradiction ; - la possibilité de parvenir à la vérité ; — le principe de l'évidence : Tout ce qui est évident est vrai. Il n'y a donc pas moyen de ramener toute démonstration à un seul principe, à un même point de départ. La science humaine est comme le Nil, qui a plusieurs sources.

4° Au reste, même pour les axiomes qui peuvent se démontrer ou se justifier par un premier prinicpe, cette démonstration ou cette justification est souvent superflue, tant ces axiomes sont évidents par eux-mêmes. Par ex. ceux-ci : Le tout est plus grand que sa partie. — Rien n'arrive sans cause, etc. Ils se démontrent ou se justifient par le principe de contradiction ; mais ils sont assez évidents par eux-mêmes sans qu'on ait à les démontrer ou à les justifier par celui-ci, qui dès lors ne saurait être regardé comme l'unique lumière de l'entendement.

(1) Cf. BALMÈs, Philosophie fond., l. I, chap. IV, v, etc.

314. Conclusion contre le transcendantalisme. — On voit déjà par là combien le transcendantalisme allemand est chimérique. Il consiste à fonder toute science sur un seul principe, un jugement de la raison pure, ou bien le fait de notre propre existence. Mais ce n'est pas de ces côtés qu'il faut chercher l'unité de la science humaine : cette unité est trop imparfaite. Dieu seul voit tout dans un même principe, qui n'est autre que lui-même : son - essence est la première vérité et le premier fait. Il est l'absolu dans l'ordre de la réalité et dans l'ordre de la pensée.

315. Comment le principe de contradiction est le premier. — Il y a cependant un principe premier en ce sens que tous les autres lui sont subordonnés de quelque manière, et ce principe n'est autre que celui de contradiction. · En voici les preuves : 1° Le premier principe cherché doit être marqué des caractères suivants : il sera indémontrable ; — il sera si évident que les sceptiques eux-mêmes ne pourront le nier qu'en l'affirmant ; —enfin il sera nécessaire à tous les autres principes et servira à les expliquer tous. Or ces caractères sont ceux du principe de contradiction. En effet, il est indémontrable; car, si les prémisses , peuvent être à la fois vraies ou fausses, on ne démontrera jamais rien. En second lieu, il est si évident et si solide qu'on l'affirme en l'attaquant. Tout homme qui raisonne, qui nie ou qui doute ou qui affirme l'accepte implicitement. D'où l'on voit, en troisième lieu, qu'il est nécessaire à tous les autres principes. Que deviendraient le principe de causalité, celui de notre propre existence,si ' l'on pouvait à la fois exister et n'exister pas, avoir une cause et n'en avoir pas ? Enfin il sert à expliquer tous les autres principes, alors même qu'ils sont au-dessus de toute démonstration. Le dernier mot de nos preuves, de nos explications, est toujours celui-ci : Mais cela répugne, mais il y aurait contradiction. 2° Cette primauté du principe de contradiction s'ex

plique par les éléments dont il se compose, qui sont les idées d'être et non-être, c'est-à-dire les deux premières idées de l'entendement humain (1). L'esprit passe de ces deux idées au principe de contradiction nécessairement et immédiatement. L'être n'est pas le néant ; donc ils sont incompatibles en tant que tels, c'est-à-dire qu'il est impossible qu'une même chose soit et ne soit pas, etc.

316. Principe du milieu exclu. — Au principe de contradiction se rapporte le principe du milieu exclu : Toute chose est ou n'est pas. Il ne diffère, comme on le voit, du principe de contradiction que quant à la forme. On pourrait encore le formuler ainsi : Entre les contradictoires il n'y a pas de milieu.

317. Forme logique du principe de contradiction. — Nous avons, dans notre thèse, donné le principe de contradiction sous sa forme métaphysique ; mais on peut aussi bien l'exprimer sous sa forme logique : On ne peut à la fois affirmer et nier la même chose d'une même chose et sous le même rapport. C'est ce qu'a fait saint Thomas dans le passage cité.

318. Forme positive. Critique. Principe d'identité. — Plusieurs essaient de formuler le premier principe d'une manière positive, par ex. dans ces termes : Tout être est sa propre nature, ou bien : Tout être a une essence.

Mais, si l'on cherche une forme positive, mieux vaut recourir sans détour au principe d'identité et dire : L'être

(1) Cf. saint Thomas : « Illud quod primo cadit sub apprehensione est ens, cujus intellectus includitur in omnibus quaecumque quis apprehendit. Et ideo primum principium indemonstrabile est, quod non est simul affirmare et negare, quod fundatur supra rationem entis et non entis ; et super hoc principio omnia alia fundantur, ut dicit Philosophus (Metaph.)... » (1* 2ae q. 94. 2). C'est sur des considérations analogues que se fonde saint Thomas pour prouver que le premier principe de l'ordre moral est celui-ci : Il faut faire le bien et fuir le mal. Ce principe, en effet, résulte clairement et immédiatement des idées de bien et de mal, qui dominent tout l'ordre moral.

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