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292. Question à résoudre. — La question qu'il s'agit de résoudre maintenant est celle-ci : L'universel existe-t-il et de quelle manière ? Comment concilier son existence avec ces vérités incontestables : Rien n'existe en dehors des individus. — Il n'y a de réel que l'individuel. — Les genres, les espèces, les classes sont des œuvres de l'esprit, etc. ? Voici en quels termes Porphyre signalait le problème, aussi ancien que la philosophie elle-même, et qui devait tant agiter le moyen âge sous les noms de nominalisme et de réalisme : « Je ne chercherai point si les genres et les espèces existent par eux-mêmes ou sont de pures conceptions abstraites ; ni dans le cas où ils seraient des réalités, s'ils sont corporels ou non, ni s'ils existent séparés des choses sensibles, ou confondus avec elles : cette recherche est trop difficile et exigerait une longue discussion qui n'est pas de mon sujet. »

En d'autres termes, il s'agit de savoir si l'universelexiste avant les choses (ante res), c'est-à-dire avant les individualités et avant toute opération de l'esprit, comme le disaient les platoniciens ; ou bien s'il existe après les ch0ses (post res) et en vertu de l'opération de notre esprit, comme le disaient les stoïciens ; ou bien enfin s'il existe dans les choses (in rebus), d'où notre esprit le dégagerait par l'abstraction logique, comme le pensait Aristote. .

293. Principaux systèmes. — Ce problème est si important qu'il est un de ceux d'où dépend le sort de la philolosophie tout entière : c'est pourquoi il a été agité de tout temps, quoique sous différentes formes ; le débat est resté le même alors que les écoles et les systèmes ont changé de nom. Chez les Grecs, les sensualistes nient l'universel, tandis que les platoniciens l'affirment : les uns et les autres pèchent par exagération. Au moyen âge, nous assistons à la lutte du nominalisme et du réalisme : celui-ci affirme et celui-là nie la réalité de l'universel ; entre les deux essaie de se glisser le conceptualisme, qui, lui aussi, est Vrai ou faux selon la manière dont on l'explique. L'insuffisance de toutes ces dénominations pour caractériser le vrai système est un signe que celui-ci n'est point facile à définir. 294. Nominalisme, réalisme, conceptualisme. — Ajoutons quelques explications. D'une manière générale, le nominalisme prononce que l'universel est un nom ; et le réalisme, qu'il est une chose. Or, ces deux affirmations sont équivoques, elles sont vraies et fausses sous différents rapports. En tant qu'il s'oppose au nominalisme pur, le réalisme mérite nos préférences ; mais le nominalisme n'est pas moins digne d'égards en tant qu'il exclut un réalisme exagéré. Ceci nous explique pourquoi Leibniz et même Suarez (1) et saint Thomas ont pu paraître adhérer au nominalisme. Nous avons dit qu'entre le nominalisme et le réalisme avait essayé de se glisser le conceptualisme. Il consiste à dire que l'universel est une idée, un concept. Rien de plus Vrai. Mais l'universel, ou ce que nous appelons tel, est-il une idée singulière, plus ou moins complexe, collective, Ou bien est-il une idée vraiment universelle ? Dans le premier cas, nous aurions le nominalisme des sensualistes : d'ailleurs quel est le nominaliste ou le sensualiste qui ne c0nvienne pas que l'universel est non seulement un nom, mais encore une idée ? Dans le deuxième cas, si l'universel est une idée vraiment universelle, ou bien on prononce que cette idée est purement subjective, ou bien on prononce qu'elle a quelque fondement réel dans les choses. La première solution est une erreur, qui se confond avec

(1) Entendons Suarez : « Merito reprehendendi sunt (nominales) qu0ad aliquos loquendi modos, nam in re fortasse non dissident a vera Sententia : nam eorum rationes huc solum tendunt ut probent universalitatem non esse in rebus, sed convenire illis prout sunt objective in intellectu, seu per denominationem ab aliquo opere intellectus : quod Verum est. » (Disp. Metaph. VI, l. II. $ 1). — Et Leibniz : « La secte des nominaux est la plus profonde et la plus d'accord avec la méthode philosophique depuis sa réforme. » — V. Hedde O. P. Nominalisme ot réalisme (Revue thomiste, 1907, janv.-févr.)

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le subjectivisme et un certain scepticisme. La seconde solution est la vérité et coïncide avec le réalisme modéré. Essayons donc de dégager de tous ces systèmes ce qu'ils contiennent de vrai. THÈsE. On ne saurait admettre le nominalisme pur, celui des sensualistes, des nominaux et des positivistes, ni le conceptualisme absolu d'Abélard et de Kant, ni le réalisme exagéré des platoniciens, des ontologistes, de Guillaume de Champeaux, des panthéistes. Mais il faut tenir que l'universel réflexe ou logique, n'existe que dans l'esprit, tandis que l'universel direct ou métaphysique existe dans les choses, c'est-à-dire que l'universel est objectif quant à ce qu'il exprime, mais non quant à la manière dont il l'exprime. C'est la même doctrine que les scolastiques formulent encore en disant que l'universel est en puissance ou matériellement dans les choses, formellement et en acte dans l'esprit.

295. Réfutation du nominalisme pur. — L'erreur de des sensualistes de tous les temps, que nous avons à combattre ici, consiste à dire que nous ne percevons que le particulier, l'individuel, le contingent, et que partant l'universel n'est rien. Occam, sunommé le Prince des Nomi| naux, aimait à répéter qu'il ne faut pas multiplier les êtres sans nécessité. C'est indubitable. Mais nos adversaires entendent ici par ces êtres inutiles et purement logiques tous les concepts généraux ; ils ne voient que des entités scolastiques, de pures formes, moins que cela, des mots vides, là où nous voyons des concepts supérieurs et objectifs, qui expliquent les suprêmes réalités. — Voici maintenant nos principales preuves :

296. Nier l'universel c'est dénaturer le langage. —. Nous avons maintes fois constaté, au cours de la dialectique, la correspondance étroite des mots et du langage avec la pensée. Chaque pensée a son expression, et les qualités de l'une sont les qualités de l'autre : si le terme est concret, l'idée est concrète ; si le terme est abstrait, l'idée est abstraite ; si le terme est collectif, l'idée est collective : si l'expression est noble, grande, sublime, c'est que l'idée a les mêmes caractères. De même, si la proposition est fausse, c'est que le jugement est faux ; si elle est générale Ou particulière, certaine ou douteuse, c'est que le jugement a ces mêmes qualités : toujours l'expression et l'idée se correspondent. Or, les termes du langage, à part les noms propres, historiques ou géographiques, sont tous essentiellement des termes généraux, universels : ou bien ils expriment quelque nature ou qualité commune à plusieurs sujets, comme ceux-ci : homme, humanité, bonté, grandeur ; ou bien ils expriment quelque action qui peut convenir de mille manières à plusieurs sujets, comme Ceux-ci : marcher, courir, travailler. Donc, ou bien il faut convenir que l'universel existe au moins comme idée et que le nominalisme doit se transformer en conceptualisme, ou bien il faut dénaturer tout à fait le langage, en niant toutes les définitions, ou ce qui revient au même, dire que toutes les définitions sont des définitions de mots et non pas d'idées, ni encore moins de choses.

297. Nier l'universel c'est détruire la science, etc. — Autres preuves. La science a pour objet formel, direct, les idées universelles, les genres, les espèces, les généralités, les principes et les lois ; c'est par les idées universelles et par les principes que la science atteint les faits, les choses contingentes. Les faits sont innombrablès, et comment pourrions-nous en avoir la science, si ce n'est par les idées et les lois qui nous permettent de les embrasser tous, fussent-ils infinis ? L'animal perçoit des faits sensibles aussi bien et mieux que nous, il en perçoit plus que nous ; mais il n'en aura jamais la science, parce que les principes et les lois lui manquent, sous lesquels il y a toujours des idées universelles (1).

(1) Sur le nominalisme scientifique de notre temps on peut voir BULLIOT (Revue de philosophie, 1903 avril). N'est-ce pas, à cause de ce nominalisme, que la valeur de la science a été injustement niée ou diminuée (V. PoINCARÉ, La valeur de la science).

En 3e lieu, nier l'universel c'est ouvrir la porte à de graves erreurs et particulièrement au matérialisme. En effet, la différence radicale des sens et de l'intelligence consiste en ce que le sens a pour objet exclusif le particulier, tandis que l'intelligence a pour objet propre l'universel. Si on confond les objets, on confond les facultés elles-mêmes.

Enfin, en 4e lieu, nier l'universel c'est se contredire. Car, pour nier une chose, il faut en avoir l'idée : par ex., pour nier l'existence de Dieu, il faut avoir l'idée de Dieu. Donc, on ne peut nier l'universel sans le concevoir. Or, cela nous suffit ici : nous soutenons seulement contre le nominalisme que l'universel existe au moins dans l'idée.

298. Le conceptualisme d'Abélard. — Abélard, tour à tour disciple du nominaliste Roscelin et du réaliste Guillaume de Champeaux, s'attacha à réfuter ce dernier et il y réussit avec éclat, mais en exagérant lui-même le nominalisme et le conceptualisme. Il paraît non seulement avoir refusé l'objectivité suffisante à l'idée universelle, mais encore avoir confondu cette idée avec l'idée collective. Voici comment il aurait défini l'espèce : « Je dis que l'espèce n'est pas cette essence d'homme seulement qui est en Socrate ou toute autre personne, mais toute cette collection qui résulte de tous les individus de même nature. Cette collection, bien qu'elle soit essentiellement nombreuse, est dite cependant par les docteurs une espèce, un universel, une nature, comme le peuple, bien qu'il résulte de nombre de personnes, est dit un seul peuple. » — Mais il y a deux manières fort diverses d'entendre le mot d'humanité, ainsi qu'une foule d'autres : l'humanité signifie tantôt la nature qui est commune à tous les hommes et tantôt l'universalité des hommes. Dans le premier cas, l'idée est universelle ; dans le second, elle est collective. Mais la collection n'est qu'un point de départ de l'abstraction et de l'idée vraiment universelle.

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