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des philosophes (Fichte, etc.) qui ont prétendu élever sur la conscience seule tout l'édifice des connaissances humaines. Or c'est là une erreur non moins grave que la précédente. La conscience, en effet, n'a pour objet que les faits internes, des vérités expérimentales ; ses limites ne dépassent pas celles du sujet, elle ne peut pas même atteindre le sujet tout entier. Or le critérium suprême doit s'étendre à toute vérité, aux vérités expérimentales et aux vérités absolues, aux faits et aux principes, au sujet et à l'objet. La conscience n'est donc pas le critérium suprême de vérité. Ou bien il faudrait dire que le moi est le principe de tout et qu'en s'atteignant lui-même il atteint toutes choses : l'absolu et le relatif, le fini et l'infini ; ce qui est l'erreur monstrueuse des panthéistes idéalistes (1). — Ce que nous accordons aux partisans de la philosophie du - moi, c'est ce que nous accordons à tous les partisans de la méthode psychologique, savoir, que l'homme est à l'image du monde et que par la conscience et les principes absolus de la raison nous arrivons très heureusement aux connaissances les plus élevées (v. n° 239).

260. La foi dans la véracité des facultés. — Ici nous rencontrons Jouffroy, qui accorde au scepticisme que le dernier motif de toutes nos certitudes est une confiance · aveugle et irrésistible dans la véracité de nos facultés de COnnaissance. Mais on ne peut assigner cette foi pour cause dernière à la connaissance, à la science, bref, à toutes les lumières de l'esprit. La foi, en effet, ne nous éclaire qu'autant qu'elle est raisonnable : elle suppose donc un autre critérium plus élevé. Or la foi qui est proposée ici par Jouffroy ' est aveugle et on ne comprend pas qu'elle puisse nous éclairer sur quoi que ce soit. Au fond Jouffroy n'a pas su se dégager des étreintes du scepticisme. Nous ne pourrons

(1) Cf. BALMÈs, Philosophie fondam., l. I, chap. VII.

jamais savoir, disait-il, si nos facultés sont capables d'atteindre la vérité par delà les apparences ; si, avec d'autres facultés, nous ne verrions pas les choses autrement ; si enfin la vérité divine ne diffère pas de la vérité humaine. Perplexité douloureuse, irrémédiable, mais absurde ! L'imperfection de nos connaissances ne permet pas de les révoquer en doute ; il n'est pas nécessaire, pour être dans le vrai, de le posséder tout entier, d'en atteindre toute la profondeur ; le scepticisme ne peut triompher de ce que « nous ne savons le tout de rien ».

261. L'instinct aveugle. — Ni l'instinct aveugle n'est le critérium suprême. Ici nous nous séparons de Reid, le chef de l'école écossaise, l'adversaire absolu de Hume et des autres sceptiques, mais qui, par son exagération, perd à son tour la cause du dogmatisme. Il remarque très bien que toute la philosophie s'appuie en définitive sur quelques vérités rationnelles et expérimentales : par ex. le principe de causalité, le fait de notre propre existence ; mais il ajoute que nous tenons ces vérités en vertu d'un instinct aveugle ; elles nous seraient inspirées, suggérées par la nature. Certes nous accordons que les premiers principes sont naturels, néeessaires, l'esprit ne peut les ignorer, il en a l'habitude innée ; mais il est faux que nous · les tenions en vertu d'un instinct aveugle.

Kant, autre adversaire de Hume, est tombé dans une erreur analogue et plus grave encore, dans sa théorie des principes synthétiques a priori, qui seraient nécessaires à notre esprit, sans être évidents par eux-mêmes, ni par conséquent objectifs.

Mais,comme nous l'avons dit contreJouffroy, le principe de toute connaissance ne peut être lui-même obscur. Et puis cet instinct aveugle de la nature nous laisserait toujours dans le doute spéculatif, alors même que nous lui céderions ; nous nous demanderions toujours s'il est conforme à la vérité, s'il est juste, s'il ne nous égare pas, et le doute serait invincible. Mais c'est là précisément le triomphe du scepticisme que Reid s'est efforcé de réfuter; il y retombe par une autre voie. Non, nous ne sommes pas plus sûrs pour adhérer à la vérité par instinct, à moins que cet instinct ne puisse subir la critique de la raison. Mais l'instinct dont il s'agit ici échappe à toute critique, à tout contrôle, puisqu'il a pour objet les premiers principes mêmes de la raison.

- 262. Le sentiment (religieux ou autre) avec l'action bonne ou la pratique du bien. — Ni le sentiment n'est le critérium suprême. Ici nous nous séparons des sentimentalistes de toutes nuances : Jacobi, Rousseau, nombre de romanciers (1). D'après Jacobi, dont la philosophie d'ailleurs est très noble et fut une réaction contre la philosophie transcendante, le vrai est ce qui nous attire naturellement, c'est ce qui se fait aimer : le critérium du vrai serait donc le bien (2). Nous convenons de ce qu'il y a de juste dans cette opinion. Il est certain que le bien ne se sépare pas du

(1) Cette même erreur est renouvelée aujourd'hui par ceux qui regardent le sentiment religieux » ou « l'expérience religieuse » comme la source et la justification suprême de la religion, indépendamment de toute doctrine spéculative. (V. W. James, L'expérience religieuse). Cette erreur, qui ruine la religion véritable, est condamnée par l'Encyclique Pascendi (8 sept.1907). Les modernistes exaltent le sentiment religieux. Or le sentiment est décevant, s'il n'est guidé par l'intelgence : il l'est d'autant plus qu'il est plus intense (Cf. notre édition de l'Encyclique. V. Sentiment. Expérience.)

(2) C'est là tout le fond du pragmatisme (autrement dit humanisme) étroitement apparenté à l'erreur précédente. Il a été proposé récemment par MM. W. James et Schiller. Il ressemble beaucoup à la « philosophie de l'action » exposée par M. Maurice Blondel dans sa thèse, l'Action, Essai d'une critique de la vie et d'une science de la pratique, 1894. D'après les pragmatistes, la vérité et le bien se trouveraient dans le résultat et se démontreraient par le résultat. On jugerait donc de la vérité des principes métaphysiques par leurs conséquences morales. Cette théorie est réfutée par les mêmes raisons que la philosophie du sentiment; et, en remontant plus haut, elle encourt les mêmes critiques que la théorie qui ramène le vrai au bien et le bien à l'utile (On peut consulter sur le pragmatisme les articles publiés dans la Revue

vrai. Mais, si la présence de tel bien moral nous sert à discerner la vérité ; si même, en général, la doctrine la plus morale doit être la plus vraie, il reste à savoir ce qui nous fera distinguer le vrai bien du faux et la véritable moralité. Donc, malgré son importance, décisive dans bien des cas particuliers, la méthode morale vient après la méthode logique : absolument parlant, c'est le vrai qui caractérise le bien et sert à le discerner et à le définir.

Et puis le bien dont il s'agit ici, ce n'est pas le bien honnête, supérieur : c'est plutôt le bien senti, le bien aimable ; sans descendre jusqu'au plaisir et à la volupté, la philosophie de Jacobi est la philosophie du sentiment. Eh bien, même le sentiment le plus noble d'ailleurs ne peut être le critérium suprême. Car le sentiment est inconstant, variable, il change suivant la disposition du sujet ; or le critérium suprême doit être immuable et impassible comme la vérité elle-même. De plus, on ne peut disconvenir que le sentiment est aveugle de sa nature ; s'il est éclairé, c'est de la raison qu'il tient sa lumière. Il faut donc recourir à celle-ci, en définitive, pour distinguer les sentiments bons et justes des sentiments mauvais et faux. C'est à la raison qu'il appartient de guider le sentiment, tout en se laissant conseiller par lui ; elle l'interrogera sur certains points, sur certaines démarches particulières, mais s'orientera toujours en cédant à l'évidence de l'objet.

# 263. La révélation divine. — Ni la révélation divine n'est le critérium suprême. Avant les traditionalistes et les fidéistes de ce siècle, Huet, évêque d'Avranches, frappé des erreurs où tombe la raison laissée à elle seule, avait pensé qu'elle était radicalement incapable d'atteindre par elle-même la vérité, et enseigné la nécessité absolue de la

de phil. 1906 et suiv., dans la Revue thomiste, etc. — V. aussi DE ToNQUÉDEC, La notion de vérité dans la philosophie nouvelle, 1908 ; un article de Cantecor dans l'Année psychologique (14°), un article de Parodi dans la Revue de métaph., 1908 janv.)

révélation pour la philosophie aussi bien que pour la théologie sacrée (1). La parole divine serait donc le dernier motif de toutes nos certitudes. Mais cette prétention est inadmissible. Ou bien les vérités révélées continuent à demeurer incomprises en ellesmêmes et ne sont tenues pour vraies que sur la parole révélatrice : ainsi le mystère de la sainte Trinité; ou bien elles deviennent objet de science : par exémple l'immortalité de l'âme. Or, dans ce cas, nous voyons que la révélation a été un motif provisoire de la certitude ; un autre motif l'a remplacé, ou du moins s'y est ajouté, savoir la science personnelle et l'évidence de l'objet. Il est vrai que, dans le premier cas, l'autorité demeure le motif unique de la certitude ; mais l'autorité elle-même n'est acceptée que parce qu'elle paraît digne de foi. C'est donc la raison avec l'évidence, en définitive, qui est à la racine de toute certitude. En d'autres termes, l'autorité ne nous détermine à croire que parce qu'elle est véridique et infaillible. Or nous connaissons qu'elle est telle par la raison et l'évidence. L'autorité suppose donc celle-ci comme un critérium ultérieur. D'ailleurs l'autorité n'engendre par elle-même que la foi, elle ne donne pas la science : elle n'est donc pas le critérium universel de vérité.

264. Objection. — C'est en vain qu'on nous objecte que, sans la révélation, le genre humain, plongé encore dans le paganisme, serait privé de la plupart des vérités philosophiques et morales.

Rép. — Il ne suit pas de là que la révélation soit le motif pour lequel nous tenons aujourd'hui ces vérités.

(1) Cf. son Traité de la faiblesse de l'esprit humain. On y lit des déclarations telles que celles-ci : « Ma raison ne pouvant me faire connaître avec une entière évidence et une parfaite certitude s'il y a des corps, quelle est l'origine du monde, et plusieurs autres choses pareilles, après que j'ai reçu la foi, tous ces doutes s'évanouissent comme les spectres au lever du soleil. » (Ch. II.)

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