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races dégradées semblent se rapprocher. Les premiers hommes ne furent donc pas dépourvus d'un langage déjà remarquable et digne de leurs sentiments et de leurs pensées. S'il est absurde de faire partir l'humanité de l'animalité pure et la civilisation de la sauvagerie, il est également absurde de tirer le langage des sons grossiers arrachés aux hommes primitifs par les émotions et les besoins de l'animalité. C'est pourquoi, et en faisant abstraction de toute révélation, nous pensons que l'Auteur de la nature devait au premier homme un langage déjà suffisant, de même qu'il lui devait les connaissances indispensables, qui nous arrivent aujourd'hui par la tradition. En fait, l'origine du langage ne peut guère être douteuse pour le chrétien. Puisque le premier homme fut créé avec une nature

| parfaite, et même dans l'état de justice originelle, il fut

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créé parlant, ou du moins avec la parole intérieure, la pensée, le verbe mental qui allait bientôt trouver et animer la parole extérieure. Car l'âme de la parole c'est la pensée ; et tout philosophe qui admettra avec nous que la pensée humaine, la pensée abstraite, la connaissance de Dieu, du juste et du bien, ne s'est pas dégagée lentement de la sensibilité, affinée par mille générations, mais a éclairé le berceau de l'humanité, admettra aussi que la parole n'est pas le fruit d'une évolution, bien que, une fois née, elle ait été soumise aux lois d'une évolution. Celle-ci modifie la parole de mille manières, mais elle ne la crée pas ; car, au fond, l'évolution ne crée jamais rien. Tout ce que nous établirons en psychologie sur l'origine

des idées confirmera et éclairera les conclusions présentes. (V. 991-999).

87. Analyse du langage. Grammaire générale. — Revenons au langage lui-même, pour le soumettre à une analyse philosophique. Les grammairiens distinguent en français neuf ou dix parties du discours : le nom, l'article, l'adjectif, le pronom, le verbe et le participe, l'adverbe, la préposition, la conjonction et l'interjection. Cette division est juste, profonde, les grammairiens n'ont bien distingué et connu chacun de ses membres qu'après de longs travaux ; mais nous devons nous placer à un point de vue plus général.

88. Parties matérielles et parties formelles. — On distingue d'abord, dans le langage, les parties matérielles et les parties formelles. Les premières ont par elles-mêmes un sens complet, elles peuvent remplir le rôle de sujet ou d'attribut dans une proposition, elles désignent un sujet ou une qualité ou une action : ce sont les noms et les verbes et avec eux les pronoms, les participes et la plupart des adjectifs. Les secondes n'ont aucun sens déterminé et complet parelles-mêmes, mais seulement parles premières : ce sont, en général, les autres parties du discours (V. vocab. : Catégorématique). Nous omettons ici les interjections, qui équivalent souvent à des phrases abrégées.

Il arrive souvent qu'un même mot contient une partie matérielle et une partie formelle : celle-ci peut être constituée par la désinence, qui indique le cas, le temps, le mode. Soit le mot latin Dei, de Dieu : ce mot indique un sujet (partie matérielle du discours) et une relation de ce sujet marquée par le génitif (partie formelle). En français, nous disons en deux mots : de Dieu, et nous exprimons séparément ces deux parties du discours. Ajoutons encore que certains mots peuvent être pris tantôt matériellement et tantôt formellement. Par exemple dans cette phrase : « Aucun homme n'est venu », aucun est pris formellement ; mais il est pris matériellement dans celle-ci : « Aucun n'est venu ».

Bien qu'il y ait nombre de mots qui doivent s'appuyer sur d'autres pour avoir une signification déterminée, il serait injuste de dire qu'ils n'ont aucunsens pareux-mêmes; des mots ou particules tels que de, et, le, par, ne, pour, contre, mais, ici, là, etc., ne sont point vides, ils éveillent l'idée de principe, d'unité, de particularité, de causalité, de moyen, de négation, de fin, de relation, d'opposition, de lieu. Au fond, ces particules qui lient tous les membres d'une phrase ont les sens les plus généraux, les plus abstraits, et c'est avec raison qu'on les regarde comme les parties formelles du langage. Cependant le corps même du langage est constitué principalement par les noms : ce sont les mots principaux.

89. Le mot : nom ou substantif, adjectif, etc. — Le mot est un son articulé, ou un système de sons formant un tout complet, qui entre dans une phrase sans perdre son individualité. Le nom proprement dit ou substantif est un mot qui signifie quelque chose à la manière d'un sujet et abstraction faite du temps. Il est évident que le substantif n'exprime pas toujours une substance (comme Pierre, homme, · plante) ; il exprime souvent une qualité (vertu, science), ou une action (marche, passage), ou une relation (excellence, grandeur), mais c'est toujours à la manière d'un sujet. L'adjectif exprime lui aussi quelque chose, mais avec une qualité (par exemple : heureux, prudent, fort) ou comme une qualité (par exemple : divin, substantiel, vivant, éternel). Souvent l'adjectif est pris substantivement. Le participe est une sorte d'adjectif verbal.

20. Le verbe. — Le verbe est un mot qui signifie l'acte comme tel (et par conséquent le présent) (1) et qui sert de plus à lier le sujet à l'attribut (2). C'est le verbe qui fait

(1) Les scolastiques font remarquer avec raison que si le verbe peut marquer aussi le passé, le futur, le commandement, le désir, etc., c'est en vertu de ses différentes formes, dites temps et modes. En soi le verbe signifie l'acte, comme le substantif signifie le sujet, et l'adjectif le sujet qualifié. Sans doute, le substantif peut signifier l'acte (par exemple : marche, passage), mais c'est comme sujet, abstraction faite de toute activité présente.

(2) Nous croyons interpréter la définition d'Aristote qui a dit que le verbe est un nom qui sursignifie le temps et marque toujours quelque attribution. L'auteur de la Logique de Port-Royal critique cette défition avec plusieurs autres et préfère celle-ci : Le verbe est un mot qui

la synthèse des termes ; c'est de l'analyse de l'idée exprimée par le verbe que naît pour ainsi dire la proposition. Cette seconde fonction du verbe, la mieux remarquée, s'explique par la première : car le verbe signifie l'acte ; or, le sujet et l'attribut sont unis par l'acte et dans l'acte, l'un déterminant l'autre. Soit par exemple cette proposition : Pierre est fort. Pierre et la force apparaissent dans une seule idée : c'est Pierre ayant la force ou la force qualifiant Pierre actuellemènt. Il résulte de là que le verbe est le mot par excellence. Ici il s'agit surtout du verbe essentiel être, auquel s'appli· que tout ce que nous venons de dire. Ilexprime la première idée, la plus générale, l'acte le plus simple ; il est le lien formel ou implicite de toutes les propositions, de tous les jugements. Il est le seul verbe, pour ainsi dire ; les autres sont composés de lui et de quelque attribut : vivre, par exemple, c'est être vivant ; agir, c'est être agissant ; souffrir, c'est être souffrant. Les autres verbes sont donc des expressions complexes, et ainsi se justifient ou du moins s'expliquent toutes les définitions qu'en donnent les grammairiens (1). Le verbe actif exprime une action exercée ; le verbe passif, une action reçue. Suivant ses désinences, le même verbe peut exprimer le présent, le passé, le futur, la 1re, la 2e ou la 3e personne, le singulier, le pluriel et même

signifie l'affirmation ; mais il avoue qu'il s'agit d'une affirmation actuelle. Malgré tout, nous persistons dans notre définition et nous croyons que si le verbe signifie l'affirmation, c'est parce qu'il signifie d'abord l'acte comme tel. — Leibniz a critiqué la définition d'Aristote : « Le verbe est un mot qui signifie le temps ». Il pense que le nom diffère du verbe en ce qu'il exprime une idée, tandis que le verbe exprime une proposition (affirmation ou négation) (V. Couturat, La logique de Leiniz, 1901, p. 69). — Mais cette critique n'est pas justifiée : on ne peut réduire le verbe au rôle de copule ou lien de la proposition. Ce rôle n'est que secondaire et s'explique par un autre, comme il a été dit.

(1) Par exemple celles-ci : « Le verbe exprime l'état ou l'action » (Chassang). Le verbe est un mot qui affirme l'existence d'une personne ou d'une chose, ce qu'elle-est, ce qu'elle fait ou ce qu'elle éprouve (Sommer).

le duel ; il peut indiquer (par exemple : je vais), commander (va), insinuer, supposer (vous iriez), etc. On voit déjà combien les éléments grammaticaux du langage peuvent être complexes ; ils le sont merveilleusement dans les langues anciennes, ce qui indique bien que le langage n'est pas une œuvre réfléchie.

91. Les éléments premiers du langage ; rapports du sujet et de l'attribut. — Mais les éléments premiers sont réellement très simples. Au fond, ils sont bien indiqués par les catégories d'Aristote, qui ont une portée à la fois logique et grammaticale. Tout s'y trouve ramené aux rapports de substance et d'accident, c'est-à-dire de sujet et d'attribut (1). L'être (te verbe) domine toujours, pour les unir, les deux termes du rapport. La grammaire agit ensuite sur ce fond très simple et très riche, pour la plus grande commodité de l'esprit et de l'expression. Au rapport du sujet avec l'attribut, qui fait l'essence de toute proposition, elle rattache tous les autres rapports possibles : d'action, de passion, de causalité, de lieu, de temps, etc., exprimés par les catégories, toutes fondées, comme nous l'avons vu, sur les deux genres suprêmes de la substance et de l'accident.

92. Formation et histoire des mots. — Chaque catégorie peut être exprimée d'ailleurs par une foule de mots, qui se modifient au moyen de préfixes et de suffixes, se transforment d'après les lois de l'analogie, changent de nature et de sens, sont engendrés les uns par les autres, disparais

(1) C'est ce qu'expose M. Rabier en ces termes : « Le langage, en traduisant le jugement dans une proposition, opère une simplification qui n'a pas été assez remarquée, et qui est pourtant de très grande conséquence. Le langage réduit à l'unité tous les rapports saisis par le jugement. Dans le langage, en effet, tous les rapports deviennent des rapports de qualification ou d'attribution, c'est-à-dire des rapports d'inhérence d'un attribut à un sujet.... Le langage opère donc ici pour les jugements une simplification analogue à celle qu'on opère sur des fractions ordinaires par la réduction au même dénominateur. »

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