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dus de quelque étude habituelle. On a des livres par bienséance, par ostentation, par manie; des bibliothèques, on ne sait plus ce que c'est. Les gouvernemens eux-mêmes ont oublié la signification virtuelle du mot; ils entendent par bibliothèque lune espèce de chambre chaude où l'on tient des livres instructifs et réjouissans à la disposition des oisifs, et où l'on a même la fa- culté d'en prêter à domicile aux savans qui ne sont pas assez riches, et aux riches qui ne sont pas assez savans pour avoir des livres chez eux. Changer le système bibliographique au moment où la biographie n'est plus en réalité qu'une science rétrospective, c'est agir comme ces illustres tuteurs de la langue françoise qui en ont réformé l'orthographe le lendemain du jour où la période classique parut close à tout le monde. On ne pouvoit pas s'y prendre plus à propos pour la commodité des lecteurs à venir, qui distingueront désormais à des signes certains les livres dignes d'être lus. J'imagine qu'il doit arriver une époque où la librairie signalera ses catalogues dans les auteurs avant la nouvelle orthographe, comme les marchands d'estampesannoncent aujourd'hui les gravures avant la lettre. L'âge de notre belle littérature qui finit par M. de Châteaubriand, valait bien la peine d'être nettement séparé de celui qui lui succède. On sait maintenant à quoi s'en tenir. Guillaume-François de Bure, qui publia, vers 1763, le premier ouvrage vraiment recommandable qu'on puisse citer en France sur la bibliographie générale, suivit en tout point la méthode de Gabriel Martin, quoiqu'il eût réellement assez d'esprit et de savoir pour la gâter, si l'idée lui en étoit venue. Sa Bibliographie instructive est une œuvre de conscience dont les défauts appartiennent au temps où elle a été composée. Le grand siècle, dont les derniers rayons brilloient encore dans l'auréole de Montesquieu, de Buffon et de Voltaire, avoit été ingrat envers les véritables créateurs de la langue dont il exploitoit l'héritage et injustement dédaigneux, si ce n'est honteusement ignorant, à l'égard des littérateurs étrangers. La bibliographie était nécessairement fort circonscrite, dans un temps où Caldéron passait pour un bouffon insipide, Shakspeare pour un sauvage ivre, , et où tout un cycle d'épopées, pour parler comme on parle aujourd'hui, se confondoit avec le fratras des vieux romanciers. Ce mépris superbe, qui ne sied pas même au génie, seroit fort déplacé aujourd'hui; mais il faut rendre à notre époque la justice de convenir qu'elle est plus exposée à tomber dans l'excès contraire que dans celui-là. Le domaine de la bibliographie s'est donc agrandi depuis de Bure dans une proportion immense, et le zèle ardent des découvreurs recule tous les jours ses limites. Il n'y a pas un bibliophile, en effet, qui ne soit aussi empressé à augmenter d'un article nouveau la longue kyrielle des livres rares, que l'étoit le savant Launoy à diminuer celle des saints. Vingt-cinq ans s'écoulèrent à peine avant qu'on essayât de suppléer aux immenses lacunes que de Bure avoit malheureusement laissées dans son intéressant ouvrage. Ce fut lobjet du Dictionnaire bibliographique de Duclos, plus connu sous le nom de Cailleau, qui n'est guère qu'une compilation sans critique et sans goût des meilleurs catalogues du siècle, mais que les amateurs accueillirent avec beaucoup d'empressement, parce qu'il joignoit à l'avantage de la disposition des articles par ordre alphabétique, la moins savante, à la vérité, mais la plus commode de toutes, celui d'attacher aux livres des appréciations, dès lors plus ou moins fautives, et depuis plus ou moins modifiables, dont on ne sauroit toutefois constater l'utilité. M. Brunet, averti par l'expérience, a adopté la même méthode ; mais il ne lui a point sacrifié la science importante de la classification, si indis- . pensable au bibliothécaire et au libraire cataloguiste; et s'il a été obligé de distribuer les innombrables notions de son Manuel, selon le caprice de la confusion abécédaire, il a eu la courageuse patience de les rendre à l'ordre systématique dans une table parfaitement faite qui restera le modèle de ce genre de travail. C'est de ce Manuel du libraire et de l'amateur de livres qu'il me reste à parler en peu de mots, car il y a des ouvrages auxquels on a fait une part de louange assez large quand on les a nommés, et des auteurs indépendans de la réclame et du feuilleton qui font leur succès tout seuls. . Il suffit dé dire, en effet, pour constater le succès du Manuel, que trois éditions de cet ouvrage, publiées en moins de douze ans, se sont épuisées sous nos yeux, au point que la troisième

avoit déjà pris son rang naguère parmi les livres rares et chers dont elle contient l'histoire, et qu'on ne pouvoit plus se la procurer dans le commerce. M. Brunet, cependant, paroissoit avoir renoncé à reproduire son livre une fois encore, et l'excellent supplément, publié en trois volumes, il y a une dizaine d'années, sembloit le dispenser suffisamment, d'ailleurs, de l'immense labeur qu'exige le remaniement total de son œuvre; mais il est des esprits généreusement obstinés qui ne sont jamais contens d'eux-mêmes, tant qu'il leur reste quelque chose à faire dans la voie qu'ils se sont tracée, et M. Brunet appartient à cette famille intrépide et infatigable de savans dont on croyoit les derniers descendans ensevelis dans le tombeau des bénédictins. Voici donc, pendant que j'écris, la quatrième et définitive édition du Manuel, parvenue à sa sixième partie, c'est-à-dire non loin d'être achevée ; et qu'on ne s'imagine point qu'il s'agit ici d'une de ces réimpressions paresseuses, où l'éditeur, las de revenir perpétuellement sur les mêmes noms et les mêmes choses, ne renouvellent le plus souvent que la date. On diroit plus justement de cette édition qu'elle forme un ouvrage nouveau, tant les moindres parties en ont été patiemment revues et - soigneusement étudiées, Indépendamment du volumineux supplément des Vouvelles recherches qui y est refondu, étendu et corrigée, il n'est presque pas de page qui ne contienne quelque addition singulière et piquante, et qui ne fournisse quelque nouveau sujet aux études des bibliophiles, quelque nouvel aliment à leur curiosité, surtout dans la classe aujourd'hui si choyée de nos vieux prosateurs et de nos vieux poètes. Les notes critiques et philologiques ont pris aussi plus de développement, et je ne crains pas de dire qu'elles présentent dans leur ensemble un cours très curieux d'histoire littéraire dont on ne trouveroit pas l'équivalent dans une multitude de volumes. Rien ne manque donc à ce magnifique inventaire des riehesses de la littérature au xIx° siècle, et je crains que, dans une cinquantaine d'années, on n'y trouve quelque chose de trop, c'està-dire les œuvres de certains auteurs fort modernes que M. Brumet, jaloux d'approcher du complet autant que possible, n'a pas cru devoir dédaigner. C'est pousser trop loin l'exactitude. Il ne faut pas confondre la librairie avec la bibliographie, et relever jusqu'au rang de nos charmans trésors ces produits courans de l'industrie livrière qu'on est toujours sûr de trouver en magasin. J'en pourrois même citer aucuns qu'on ne trouveroit que là. A cette observation chagrine qui ne m'est suggérée, je vous prie de le croire, que par un juste retour sur moi-même, il ne tiendroit qu'à moi d'ajouter, si je me le mettois en tête, cinq ou six critiques de détail finement malicieuses, et dont M. Brunet se tiendroit d'autant moins offensé qu'il se livre lui-même avec plus de succès que personne à cet exercice de l'esprit. Eh! mon Dieu! il n'est pas si facile de critiquer ces œuvres de patience et d'exactitude où un chiffre mal placé est une lourde faute, où un accent a son importance! Pourquoi M. Brunet écrit-il par une S finale le nom de Paul Contant, poète et apothicaire de Poitiers, qui l'écrivoit invariablement par un T, comme l'atteste sa touchante devise : Du don de Dieu je suis coNTANT ? Je ne dis pas que cette erreur soit aussi grave que celle de Mercier de Saint-Léger, qui a confondu ce Paul Contant avec Pierre Constant, auteur du joli poème des Abeilles, dont M. Brunet ne connoît pas la première et bonne édition. Paris, 1582, in-4; mais il n'est pas permis de faire tort à Paul Contant de son orthographe que Scévole de Sainte-Marthe a consacrée, même en latin, par de beaux vers : ad Paulum Contentum. Voilà un échantillon de cette critique aisée que peut conquérir sans effort les honneurs de la plus rare érudition ; car, pour le dire en passant, il n'y avoit peut-être pas ce matin, dans toute la France, et je n'excepte pas Poitiers, dix personnes studieuses et lettrées, et je n'excepte pas les apothicaires, qui eussent une opinion bien arrêtée sur la véritable orthographe du nom de Paul Contant, apothicaire de Poitiers. C'est maintenant une notion acquise à la biographie, qui s'en est passée jusqu'ici, et qui s'en passeroit bien encore. Eh! mon Dieu, quand on pense qu'à bien compter, noms propres, surnoms, qualités, titres de livres, indications de lieu, d'imprimeur, de date, de format; évaluations, observations,

discussions, éclaircissemens, il n'y a pas moins de cent faits littéraires énoncés absolument par chaque page du Manuel ; quand on considère que le Manuel en renferme par conséquent près de quatre cent mille qui ont dû être vérifiés un à un par l'auteur, et dont l'exactitude dépend, d'abord de l'autorité qu'il consulte, puis de la fidélité d'un copiste, de l'attention d'un compositeur, de la sollicitude d'un prote; quand on a essayé surtout à ses risques et périls cette effrayante besogne du Lexique, à laquelle Scaliger préféroit tous les supplices, on doit trouver les critiques du genre de celle que je viens de laisser tomber de ma plume, dans une intention peu malveillante, bien puérilles, bien minutieuses, ou pour dire davantage, bien injustes et bien cruelles. On ne sera donc pas étonné que je n'abuse point du privilége que me donne mon implacable mémoire, et que je me contente de mettre ses chicanes microscopiques au service de l'errata. Je ne finirai pas mon article, bien qu'il soit déjà trop long, sans rendre grâce à M. Sylvestre des soins intelligens et attentifs qu'il a apportés à la publication de cet excellent ouvrage. L'exécution de cette édition, classique en bibliographie, est toutà-fait digne du livre, et je ne connois aucun moyen de la mieux louer. Il reste sans doute aussi quelque fautes échappées à la fatigue d'un si long travail, fautes inévitables et fort rares, auxquels un bon errata remédiera aisément; mais^le non paucis offendar maculis n'est pas moins applicable aux typographes et aux éditeurs qu'aux poètes. C'est une idée heureuse, dans un temps où des illustrations coquettes font la fortune de certains ouvrages profondément oubliés sous leur première forme, que d'avoir enrichi le Manuel du libraire des insignes d'une multitude de libraires et d'imprimeurs fort difficiles à reconnoître autrement dans leurs éditions anonymes. Il est vrai que l'ordre alphabétique des auteurs qui amène fortuitement ces précieux fac-simile ne permettoit pas de leur donner une disposition méthodique, et que l'on ne peut devoir qu'au hasard la rencontre de celui dont on a besoin ; mais les bois qui les représentent, pouvant résister à un tirage bien plus nombreux que celui de l'édition, rien ne sera plus facile que de les rétablir sous un ordre

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