Obrazy na stronie
PDF

NOTICE SUR LE MANUEL DU LIBRAIRE ET DE L'AMATEUR DE LIvREs, par J. Ch. Brunet, 4 édition; PA lR M. C H A R L ES NODIER.

Dans les temps anciens, et même dans les temps moins reculés qui ont précédé la découverte de l'imprimerie en Europe, c'était une chose imposante et solennelle qu'un livre. Un livre, c'était le monument des traditions désormais immortelles du passé; des laborieuses conquêtes de l'esprit; des essais, des erreurs, des désabusemens de la science ; des vicissitudes du caractère et des mœurs dans la période d'épreuve que parcourt l'humanité. C'était un jalon placé d'espace en espace sur la longue route des siècles, un trophée que l'intelligence s'élevoit à elle-même, pour marquer le point où elle étoit parvenue, en aspirant au point qui lui est permis d'atteindre et qui ne lui est pas permis de dépasser; car la théorie du progrès indéfini dans l'organisation si rigoureusement finie de l'homme, n'est qu'une fanfaronnade absurde, inventée pour le plaisir des sots. Il arrive, partout et toujours, un moment où cet instinct élevé qu'on appelle la raison, ne va plus en avant, parce que sa carrière est close; et s'il croit marcher encore, c'est qu'il se meut pour marcher; mais il se meut, et voilà tout.

Quand cette époque est venue, un livre n'est plus le jalon, le trophée, le monument dont je parlois tout à l'heure.Un livre, aujourd'hui, c'est la redite plus ou moins habilement rajeunie, des idées, des images, des expressions du livre d'autrefois, combinées dans un nouvel ordre ou présentées sous un nouvel aspect : c'est l'œuvre de la mémoire exploitant l'expérience et · brodant le verbiage sur le Verbe; c'est la confidence oiseuse qu'un homme inoccupé se fait à lui-même des réminiscences confuses comme celles des rêves qui viennent se retracer à son imagination, et qu'il prend pour des pensées; pensées vulgaires, usées, mal saisies à travers les ténèbres d'un songe, et dont personne n'a que faire; pensées souvent bizarres, téméraires, dangereuses, et dont il serait à souhaiter que tout le monde se défiât. C'est ce que chacun sait déjà et sait mieux; ou bien, c'est ce qu'il seroit plus convenable et moins triste de ne pas savoir. Comme tous les rangs sont pris dans les vieilles littératures, et qu'on est fort peu jaloux, dans les siècles de progrès, de venir marquer sa place à la suite des plus humbles réputations du passé, il est assez naturel qu'on cherche à se faire une place à soi, ou au-dessus, ou à côté du système universel des connoissances humaines. Les modestes bâtissent timidement une annexe à Babel; les superbes essaient d'y élever un étage; mais les uns et les autres ont beau faire, c'est toujours Babel. A la fin des grands âges où le génie de l'homme s'est développé dans toute sa puissance, le sens commun semble enseigner de lire beaucoup et de produire très peu ; mais la vanité, plus impérieuse que le sens commun, exige qu'on produise · beaucoup et qu'on ne lise guère. Il y a d'abord une chance avantageuse à courir pour les écrivains habilement dédaigneux qui ne lise pas du tout, la chance de rencontrer par hasard, dans le répertoire immense de la conception, quelque pensée surannée qui ne les a pas attendus pour s'énoncer en bon style ; mais qui, grâce à l'ignorance universelle, jouiroit facilement des apparences de la nouveauté, si on s'avisoit de lire encore. Il n'y a rien de plus aisé que de devenir sur parole une espèce de grand homme, quand on n'a pour lecteurs et pour juges que des journaux qui se dispensent de lire et qui jugent comme on veut. Ce genre de littérature est même si commode que je n'imagine pas qu'on songe de long-temps à le remplacer par un autre. L'oreille reste difficile et intraitable, parce qu'à son grand déplaisir elle est forcée à entendre, et c'est ce qui me rend presque impossible à expliquer certains succès du théâtre; mais l'œil, qui a son libre arbitre, peut se fermer à propos sur tout

[ocr errors]

papier trop fraichement noirci d'encre d'imprimerie ; il sait d'avance qu'il n'a rien à perdre. La gloire de l'auteur ne va pas moins son train dans les réclames et les feuilletons; mais, qu'importe quand on n'est pas obligé d'y allez voir ? Entre le désagrément de lire un sot et celui d'adhérer en silence à la réputation d'homme d'esprit qu'il s'est faite, il n'y a pas à hésiter; c'est le dernier qui est le moindre. Ecrivez, écrivez toujours! Ce qu'on n'oseroit pas dire on l'imprime, et cela ne peut nuire qu'à ceux qui lisent. On ne sauroit croire combien cet inconvénient est léger quand on ne lit pas. Il résulte de là que peu de personnes lisent aujourd'hui; mais comme l'âge où nous vivons se pique, je ne sais pourquoi, d'être un âge d'intelligence, il n'est presque personne qui ne soit flatté de la réputation d'avoir lu. C'est la période des bibliographes, qui est évidemment la dernière période des littératures et des langues ; c'est l'époque où l'on sent le besoin d'emballer pour la postérité. Malheureusement le convoi n'arrivera jamais à son adresse : la barbarie va plus vite que les wagons. Il n'en est pas moins vrai que la bibliographie est une science très importante, et que le dévouement trop obscur du bibliographe est un fait très méritoire. Il y a quelque chose d'effrayant dans l'immensité de connoissances que demande l'œuvre du bibliographe général qui embrasse toutes les facultés de l'esprit humain dans toutes leurs divisions; tous les pays, tous les temps, toutes les générations, toute la nation éternelle, polyglotte et cosmopolite dès faiseurs de livres; tous les livres qu'ont enfantés le génie, la raison, le bon savoir, l'amour éclairé du bien; et puis l'erreur, le mensonge, l'extravagance, la méchanceté; et puis surtout la vanité, la paresse, l'ennui, la nécessité! Sans le bibliographe, il serait impossible de se reconnoître dans ce dédale de faits et de noms où il tient le fil d'Ariane, et où tant d'esprits plus ou moins élevés sont sujets à s'égarer, soit qu'ils s'y engagent par un penchant honorable et doux, soit qu'ils s'y laissent entraîner par une folle frénésie. Pour le bibliophile, le goût des livres est presque un sentiment; c'est pis qu'une passion pour le bibliomane. C'est · une de ces maladies qui n'inspirent que la pitié, quand elles trahissent l'orgueil d'un sot opulent et désœuvré qui croit pouvoir se passer de lumières à force d'or. On se tromperoit beaucoup si l'on pensoit qu'il fût donné à tous les riches de se former une bibliothèque digne de l'attention des connoisseurs. C'est . une science qu'il faut apprendre comme toutes les autres, dans ses livres spéciaux. La bibliothèque la plus somptueuse, quand elle est composée sans intelligence et ordonnée sans goût, ne prouve que l'ignorance de son propriétaire. Les livres spéciaux de la bibliographie n'ont pas manqué à notre littérature : dès l'an 1584, deux laborieux érudits, Lacroix du Maine et Duverdier publioient, chacun de leur côté, une Bibliothèque française où sont fort patiemment et fort exactement enregistrés presque tous les livres qui avoient jusqu'alors paru dans notre langue. Je dis presque tous, parce qu'il n'a jamais été donné à personne d'atteindre au complet absolu dans un ouvrage du genre de ceux-ci; et, quoique l'imprimerie françoise n'eût guère plus de cent ans alors, elle avoit multiplié ses produits avec trop de profusion, pour qu'il n'en échappât point quelque chose aux recherches les plus attentives et les plus consciencieuses. Les compilations un peu indigestes de ces deux excellens hommes n'en sont pas moins des trésors inappréciables où tous les âges iront puiser. Il ne fut pas question de bibliographie au commencement du dix-septième siècle. Il s'agissoit vraiment bien d'autre chose. La langue savante et hardie de Rabelais, la langue naïve, ingénieuse et souple de Marot; la langue ferme, nombreuse et éloquente de Montaigne, la langue pleine de verve et de mordante vigueur de Régnier lui-même, n'étoit plus qu'une langue morte. Il ne faut pas se le dissimuler, la menaçante prophétie d'Henri Estienne s'étoit accomplie en son entier. Le langage françois s'étoit italianisé, sous le bénéfice de la cour, il ne lui restoit qu'une apparence de corps désossé, démusclé, si l'on ose parler ainsi, et qui ne pouvoit se maintenir debout que par des prodiges d'adresse et de génie. Pascal et Corneille se chargèrent de résoudre cette énorme difficulté, et ils y ont réussi à l'admiration des siècles. Quant aux origines et aux monumens de la langue ancienne, Molière et La Fontaine furent les seuls à s'en

souvenir; Boileau les frappa d'anathème, et l'Académie les couvrit d'un dédaigneux oubli. Lorsqu'elle se proposa des autorités à consulter pour le choix et l'emploi des mots, elle recourut à Du Vair, à Coïffeteau, à Barry; mais elle ne se souvint pas d'Amyot. Il ne faut pas disputer des goûts. En cet état de choses, la bibliographie n'avoit rien à faire ; car personne ne vouloit des livres de Barry, de Du Vair et de Coïffeteau. Elle fut obligée de se réfugier dans la philologie, dans l'histoire littéraire, dans la haute critique, et cela n'arriva que fort tard, avec les élucubrations souvent hasardées, mais toujours ingénieuses de Lamonnoye, et surtout avee les recherches immenses et infatigables de Bayle, écrivain laborieux, profond et fantasque, qui cherchoit le chaos comme d'autres cherchent la lumière, pour avoir quelque chose à créer. La période antérieure ne peut guère s'énorgueillir que du savant Gabriel Naudé, dont l'inappréciable ouvrage, si connu sous le titre de Mascurat, fera éternellement les délices des bibliophiles. Le dix-huitième siècle vit établir, sinon créer, le système bibliographique de Gabriel Martin, qui est encore en vigueur aujourd'hui, et qui vivra, j'espère, s'il est donné à quelque chose de vivre au milieu de cette frénésie du progrès, ou plutôt du changement, qui ne ménage que ce qu'elle invente. Ce n'est pas que cette méthode soit irréprochablement philosophique dans l'acception que ce mot a prise de nos jours, et qu'elle présente les avantages d'une classification telle que Bacon ou Leibnitz l'auroit faite; mais elle en a d'autres qui méritent d'entrer en ligne de compte, au moins dans la pratique. Elle est simple, elle est claire, elle est facile; elle embrasse sans trop d'efforts toutes les innombrables et capricieuses subdivisions qu'il a plu à la fantaisie humaine d'introduire dans la forme littéraire du livre; et ce qu'il me paroît de plus grande importance encore, elle est consacrée par d'excellents catalogues, devenus classiques dans leur genre. Or, ces catalogues sont le seul monument qui nous restera bientôt de l'âge des bibliothèques; âge passé s'il en fût jamais, et qui ne se renouvellera plus. On a maintenant des livres pour les besoins spéciaux et assi

« PoprzedniaDalej »