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Paris devait être naturellement le grand théâtre de la comédie moderne, par la raison, comme nous l'avons dit, que la vanité est la mère des ridicules, comme l'oisiveté est la mère des vices. La comédie y commença, comme dans la Grèce, par être une satire , moins la satire des personnes que la satire des états. Cette espèce de drame s'appelait sotties, le clergé même n'y était pas épargné; et Louis XII, pour réprimer la licence des meurs de son temps, avait permis que la liberté de cette censure publique allât jusqu'à sa personne. François Ier la réprima : il défendit à la comédie d'attaquer les hommes en place; c'était donner le droit à tous les citoyens d'être également épargnés.

La comédie, jusqu'à Molière , ignora ses vrais avantages. Sous le cardinal de Richelieu , on était si loin de soupçonner encore ce qu'elle deyait être, que les Visionnaires de Desmarets, dont tout le mérite consiste dans un amas d'extravagances qui ne sont dans les moeurs d'aucun pays ni d'aucun siècle, étaient appelés l'incomparable comédie. Dans cette comédie , nulle vérité, nulles meurs, nulle intrigue : ce sont les petites-maisons , où l'on se promène de loge en loge.

La première pièce vraiment comique qui parut sur le théâtre français depuis l'Avocat patelin, ce fut le Menteur de Corneille, pièce imitée de l'espagnol de Lopez de Vega, ou de Roxas : ce que Voltaire met en doute; et il observe , à propos du Menteur, que le premier modèle du vrai

comique, ainsi que du vrai tragique (le Cid), nous est venu des Espagnols, et que l'un et l'autre nous a été donné par Corneille.

Indépendamment du caractère et des moeurs nationales si propres à la comédie , deux circonstances favorisaient Molière : il venait dans un temps où les mours de Paris n'étaient ni trop, ni trop peu façonnées. Des mæurs grossières peuvent être comiques; mais c'est un comique local, dont la peinture ne peut amuser que le peuple à qui elle ressemble , et qui rebutera un siècle plus poli, une nation plus cultivée. On voit que, dans Aristophane, malgré cette politesse vantée sous le nom d'atticisme, bien des détails des mæurs du peuple Athénien blesseraient aujourd'hui notre délicatesse : le corroyeur et le charcutier seraient mal reçus des Français. Les femmes, à qui l'on reproche tout crument, dans les Harangueuses , de se soûler, de serrer la mule, et bien d'autres espiégleries ; les femmes, qui , pour tenir conseil, prennent les culottes de leurs maris, et les maris qui sortent la nuit, en chemise , cherchant leurs femmes dans les rues, nous paraîtraient des plaisanteries plus dignes des balles que du théâtre. Que serait-ce si , comme Aristophane, on nous faisait voir un de ces maris sortant la nuit de sa maison pour un besoin qu'il satisfait en présence des spectateurs ? Était-ce là du sel aitique ?

Un des avantages de Molière fut donc de trou

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ver Paris assez civilisé pour pouvoir peindre même les mours bourgeoises, et faire parler ses personnages les plus comiques d'un ton que la décence et la délicalesse pût avouer dans tous les temps. J'en excepte, comme on le sent bien , quelques licences qu'il s'est données, sans doute pour complaire au bas, peuple, mais dont il pouvait se passer.

Un autre avantage pour lui, ce fut que les mæurs de son temps ne fussent pas assez polies pour se dérober au ridicule , et qu'il y eût dans les caractères assez de naturel encore et de relief pour donner prise à la comédie.

L'effet inévitable d'une société mêlée et continue, où, successivement et de proche en proche, tous les états se confondent, est d'arriver enfin à cette égalité de surface qu'on nomme politesse ; et dès lors, plus de vices ni de ridicules saillants. L'avare est avare, mais dans son cabinet; le jaloux est jaloux, mais au fond de son ame. Le mépris attaché au ridicule fait que tout le monde l'évite; et sous les dehors de la décence , l'unique loi des mœurs publiques, tous les vices sont déguisés : au lieu que dans un temps où la malignité n'est pas encore raffinée, l'amour-propre n'a pas encore pris toutes ses précautions, chacun se tient moins sur ses gardes; et le poèle comique trouve partout le ridicule à découvert.

Or, du temps de Molière, les mæurs avaient encore cette naïveté imprudente : les états n'é

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taient pas confondus, mais ils tendaient à l'être : c'était le moment des prétentions maladroites, des imitations gauches , des méprises de la vanité, des duperies de la sottise, des affectations ridicules, de toutes les bévues enfin où l'amourpropre peut donner.

Une éducation plus cultivée, le savoir-vivre qui est devenu notre plus sérieuse étude , l'attention si recommandable à ne blesser ni l'opinion ni les usages, la bienséance des dehors, qui du grand monde a passé jusqu'au peuple, les leçons même que Molière a données, soit pour saisir et révéler les ridicules d'autrui , soit pour mieux déguiser les siens, ont mis la comédie comme en défaut; et presque tout ce qui lui resterait à peindre, lui est sévèrement interdit.

On permet de donner au théâtre à chaque élat les vices , les travers , les ridicules qui ne sont pas les siens : mais ceux qui lui sont propres, on lui en épargne la peinture , parce qu'ils forment l’esprit du corps, el qu'un corps est trop respectable pour être peint au naturel. Il n'y a que les courtisans et les procureurs qui se soient livrés de bonne grâce, et que l'on n'ait point inénagés : les médecins eux-mêmes seraient peut-être moins patients aujourd'hui que du temps de Molière ; mais sur leur compte il a lout dit. - Si l'on demande pourquoi nous n'avons plus de comédie, on peut donc répondre à tous les états , C'est que vous ne voulez plus être peints.

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Si on nous représente les mœurs du bas peuple; qui est le seul qui se laisse peindre, le tableau est de mauvais goût; et si l'on prend ses modèles dans une classe plus élevée, cela ressemble trop, l'allusion s'en mêle, et il n'est point d'état un peu considérable qui n'ait le crédit d'empêcher qu'on se moque de lui : chacun veut pouvoir être tranquillement ridicule' et impunément vicieux. Cela est commode pour la société, mais très incommode pour le théâtre.

La décence est une autre gêne pour les poètes comiques. Une mère veut pouvoir mener sa fille au spectacle, sans avoir à rougir pour elle , si elle est innocente; et sans la voir rougir, si elle ne l'est pas. Or comment exposer à leurs yeux, sur

la scène, les vices le plus à la mode , et qui don'neraient le plus de jeu à l'intrigue et au ridicule?

Des vices condamnés par les lois sont censés réprimés par elles : les citer au théâtre comme impunis, et les peindre comme plaisants, c'est en même temps accuser les lois et insulter aux meurs publiques. L'adultère ne serait pas assez châtié par le mépris , ni le libertinage et ses honteux effets assez punis par le ridicule : voilà pourquoi on défend å la comédie d'instruire inutilement l'innocence et d'effaroucher la pudeur. .

En général, le caractère des Français, actif, souple, adroit, susceptible de vanité et d'émulation, que la concurrence aiguillonne dans une ville comme Paris; ce génie peu inventif, mais

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