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le code criminel? Layal et déloyal , loyauté, et. déloyauté auraient-ils dû jamais être bannis du langage héroïque? Ferveur devait-il être exclu du langage de l'amitié, devait-il l'être de celui de l'amour, à qui d'ailleurs on a laissé tous les caractères du culte ? Dehonté ne devait-il pas se dire aussi long-temps que honte? Instabilité devait-il être plus heureux qu'instable et importun plus heureux qu'opportun! Pourquoi a-t-on perdu le pluriel de jeunesse, qui exprimait si bien d'un seul mot les illusions, les erreurs, les folies de ce bel âge ? Si cour et courtisan sont nobles, pourquoi leurs analogues, courtois et courtoisie, ne sont-ils plus du même ton? Quel mot remplacera sieșse, pour exprimer une douce joie et la volupté du bonheur ?

Qu'on se donne la peine de remettre à leur place quelques-uns de ces mots, et qu'on se demande à soi-même s'ils feraient tache dans le style.

Supposons, par exemple, que, pour exprimer la chute de ce qui roule ou glisse par une longue pente, avec lenteur et sans bondir, on employât le vieux mot dévaler,

lupté du

peine

et que

Les neiges par monceaux dévalaient des montagnes :

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ne serait-ce pas une image de plus ? Si on faisait dire à un homme affligé, qu'il trouye à şa douleur une douce allégeance, qu'on applique à ses maux un faible léniment; si l'on disait d'une

province, qu'elle n'était pas populeuse de sa nature', mais qu'elle a été peuplée par l'industrie et le commerce;

Si l'on disait que tout ce qui dépend de la fortune ou de l'opinion est instable comme elles;

Qu'une longue souvenance du passé éclaire un vieillard sur l'avenir, et qu'il la tourne en prévoyance;

Qu'en politique, la dissimulation est permise, mais non pas la simulation;

Que, dans les temps calamiteux, l'humeur du peuple s’exaspère ; qu'il faut le contenir; mais non pas l'entraver;

Que d'élever un homme, en un instant, du rang infine au rang suprême, ce n'est qu'un jeu pour la fortune;

Qu’un riche étale son opulence avec un orgueil outrageux;

Que le caractère du peuple est uniforme dans les pays du despotisme, et qu'il est multiforme dans les pays de liberté ;

Si l'on disait qu'un homme déshonoré, mais impudent, lève un front déhonté contre la renommée ;

Si l'on disait,

Les temps calamiteux sont féconds en grands hommes;
Qu'attendez-vous d'un homme oublieux des bienfaits ?
Le Ciel enfin pour nous sera-t-il exorable ?
Il parvint å la gloire à force de labeurs ;
Respirer la fraicheur des ombreuses vallées ;

Les vents bruyaient au loin dans les forêts profondes;
Ils ont de leurs discords fatigué l'univers ;
De ses rais argentés Diane se couronne;
Les épis ondoyants commençaient à blondir :

parlerait-on une langue étrangère ? ne serait-on pas entendu? ne le serait-on pas même avec le plaisir qu'on éprouve à retrouver des biens que l'on croyait perdus, et qu'on a long-temps regrettés ?

Mais un tort bien plus sérieux et d'une conséquence plus étendue, que font à la langue les lois prohibitives de l'usage, c'est de la dégrader et de rendre inutile au langage noble et soutenu la meilleure partie de ses richesses. Les bons écrivains la décorent de nouvelles translations de mots et de nouvelles alliances ; mais son vrai fonds, ses termes propres, ses analogues , ses synonymes, ses diminutifs, ses primitifs, ses dérivés, et, si j'ose le dire enfin , ses richesses de première nécessité périssent tous les jours pour lorateur et le poète; or ce serait à conserver cette partie si précieuse du langage de la poésie et de l'éloquence, qu'on devrait donner lous ses soins.

Une communication habituelle entre les dif. férentes classes de la société, fait que la langue du peuple dérobe tous les jours quelque chose à celle d'un monde plus cultivé; et celle-ci, pour se dédommager, usurpe aussi tous les jours quelques termes du langage plus relevé de l’éloquence et de la poésie. Ainsi , par degrés , l'héroïque devient familier, le familier devient populaire; en sorte que la langue écrite est, à l'égard de la langue usuelle , comme une île au milieu d'un fleuve qui la ronge insensiblement et finira par la submerger.

Ce qu'Horace a dit de la vie, on peut le dire de la langue :

Tous les ans , dans leur cours, nous font quelques larcins.

Le terme propre est devenu commun; le tour naturel est usé; l'épithète la plus hardie et la plus forte n'est plus qu'un mot parasite et vague; l'expression figurée est ternie ; l'élégance a perdu sa fleur; et si l'on veut donner au style un peu d'éclat, il faudra bientôt tirer de loin des mots auxiliaires, accumuler des métaphores, enfin se rendre étrange, de peur d'être commun en osant être naturel. :

Que faire donc pour retarder au moins cette dégradation successive et continuelle ? Opposer à l'usage la même force de résistance pour rete. nir ce qu'il veut rebuter, qu'on lui oppose quelquefois pour rebuter ce qu'il veut introduire. Ne voit-on pas quel est le sort de ces mots aventuriers dont parle La Bruyère, qui courent le monde pour tenter fortune, et qui, après une vogue éphémère, sont délaissés et tombent dans l'oubli? Pourquoi donc, si le bon esprit et le bon goût font périr les mots qu'ils dédaignent, n'au

raient-ils pas le droit de faire vivre les mots qu'ils auraient adoptés , si ces mots ont de l'harmonie , de la clarté, de la couleur, et une noblesse naturelle, je veux dire de l'analogie avec des idées et des images nobles, sans nulle affinité avec des objets rebutants ?

Le peuple , dit-on, s'exprime ainsi. Eh bien ! alors le peuple s'exprime noblement. Où en serions-nous si l'écrivain , même le plus élégant, ne devait rien dire comme le peuple? Une grande partie de la langue est commune à tous les états ; et cette espèce de domaine public est plus ou moins étendu , selon le caractère et l'esprit de la multitude. Le peuple d'Athènes parlait la langue de Théophraste, et croyait même la parler mieux. que lui. Le peuple romain , du temps de Scipion, ne parlait pas la langue de Térence; mais avant même le règne d'Auguste, il était , en fait de langage, si difficile et si sévère , qu'il intimidait ses orateurs. Le peuple de Toscane parle aujourd'hui l'italien le plus pur. Les paysans de la Castille parlent leur langue dans toute sa noblesse. Par quelle vanité voulons - nous que, dans la nôtre, tout ce qui est à l'usage du peuple conįracte un caractère de bassesse et de vileté? Fautil qu’une reine dise bonjour en d'autres termes qu'une villageoise?

Partout sans doute , et dans tous les temps, il y a des façons de parler qu'il faut laisser au peuple et qui n'appartiennent qu'à lui, parco

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