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struites, les termes bas ou pédantesques, d'un son déplaisant, d'un sens louche, d'une articulation penible, ou qui avaient de l'affinité avec des objets dégoûtants; et je ne reproche à l'usage que d'avoir manqué trop souvent de discernement dans son choix.

Mais à mesure qu'il rebutait une foule de tours païfs, qu'on ne retrouve plus que dans La Fontaine, un grand nombre de tours vigoureux et concis, et de phrases substantielles , qui sont perdues depuis Montaigne, une multitude de mots barmonieux , sensibles, faits pour parler à l'ame, faits pour plaire à l'oreille; je demande comment les hommes qui , en fait de goût, disposajent de l'opinion, ont pu laisser périr tant de richesses? Qui les eût empêchés de les conserver dans leur style? .

La cour, dont le langage roule sur un petit nombre de mots, la plupart vagues et confus , d'un sens équivoque ou à demi voilé, comme il convient à la politesse, à la dissimulation, à l'extrême réserve, à la plaisanterie légère, à la malice rasfinée, ou à la flatterie adroite; la cour a pu , dans tous les temps, négliger une infinité d'expressions naïves ou franches, dont elle n'avait pas besoin. Le monde poli et superficiel, qui suit l'exen ple de la cour , et qui croit qu'il est du bon ton de parler de tout froidement, légèrement, à demi-mot, sans chaleur et sans énergie; ce monde, dis-je, a dû laisser tomber tout ce qui

n'était pas de sa langue usuelle. L'expression fine et piquante a dû lui être chère; il l'a dû conserver: il a dû conserver de même le langage du sentiment dans toute sa délicatesse, comme essentiel au caractère de politesse et de galanterie , qui est la surface de ses meurs. Mais son dictionnaire n'a pas dû s'étendre au-delà du cercle de ses besoins ; et mille façons de parler, nécessaires à l'homme qui pense fortement et qui veut s'exprimer de même, à l'homme qui s'affecte d'un seniment passionné ou d'une image pathétique , et qui veut rendre ce qu'il sent; en deux mots, le langage de l'éloquence et de la poésie n'a pas dû trouver dans le monde des conservateurs bien zélés. Mais en négligeant des richesses qui leur étaient inutiles, la cour et le monde faisaient-ils une loi de les abandonner comme eux ? Et ceux à qui toutes les couleurs, toutes les nuances de la langue étaient si précieuses, n'auraient-ils pas été au moins bien excusables de ne pas les laisser périr?

La langue usuelle se trouve riche , parce qu'elle fournit abondamment au commerce intérieur de la société ; mais la langue écrite ne laisse pas d’être indigente et nécessiteuse , parce que ses besoins s'étendent au-dehors. Tous les jours elle est obligée de correspondre à des meurs étrangères , à des usages qui ne sont plus; tous les jours l'historien , le poète , le philosophe se transplante dans des pays lointains, dans des temps

Élém., de Littér, IV.

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reculés; et que deviendra-t-il, si sa langue n'est pas cosmopolite comme lui, si elle n'a pas les analogues et les équivalents de celles des pays et des temps qu'il fréquente? Que deviendra surtout le traducteur d'un écrivain assez habile pour avoir mis en æuvre toutes les richesses de sa propre langue? Il en est qu'il est impossible de traduire fidèlenient; et la raison n'en est que trop sensible, c'est que les langues, dont le but commun devrait être une parfaite correspondance, se sont enorgueillies de leurs propriétés, et ont négligé leur commerce. Ce qui dans l'une surabonde, manque dans l'autre; et réciproquement. Ce sont, pour changer de figure, des palettes de peintres, qui n'ont pas les mêmes couleurs ; et c'eût été aux gens de lettres à s'en apercevoir et à les assortir. C'est ce qu'ont fait Montaigne, Amyot, La Fontaine, souvent Racine. Leur langue est conquérante; elle prend les tours et les formes des langues éloquentes et poétiques qu'elle a pour adversaires, comme les Romains empruntaient les arines de leurs ennemis.

Si, plus asservis à l'usage , nous renonçons à ce droit de conquête, au moins que ne conservonsnous ce que nos pères ont acquis? et sans parler des phrases que nous avons perdues (carce détail nous menerait trop loin ), par quelle complaisance avons-nous renoncé à une infinité de mots ou négligés, ou rebutés, ou , si je l'ose dire, dégradés de noblesse par le caprice de l'usage?

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Val, par exemple, n'eût-il pas dû garder sa place dans de beaux vers , comme vallon. Ombreux n'avait-il pas sa nuance à côté de sombre, et rais à côté de rayons ? Labeurs , au figuré, ne valait-il pas bien travaux, et pour le sens et pour l'oreille ? Quel goût assez bizarre aurait pu rebuter blondir? Soulagement est-il plus doux que léniment, qu'allégement, ou qu'allégeance ? Alléger lui-même , en parlant de peines , auraitil dû être interdit au langage du sentiment? valer devait-il être moins durable que ravaler, dérivé de la même source? Rancune est populaire, mais rancocur serait noble et plus fort que ressentiment. Ardre, au moral, n'a point d'équivalent; et il serait si nécessaire! Se prendre exprime une action plus forte que s'attacher; pourquoi se détacher est-il plus noble que se déprendre? Et secouer, dont le son est si faible, a-t-il bien remplacé brandir ? Et inflexible ne laisse-til jamais regretter impitoyable. Aventureux n'aurait-il pas dû se soutenir à côté d'aventure ? Et puisqu'on a détourné le sens de délayer , ne fallait-il pas conserver , à délai, son verbe dilayer, qui valait mieux que traîner en longueur, et qui n'a pas d'autre synonyme? Ne fallait-il pas laisser à émouvoir, émoi?? à se souvenir, souvenance ? Bruit n'eût-il pas dû garder bruire, dont on a retenu bruyant ? Pourquoi fallacieux a-t-il péri depuis Corneille , et affres depuis Bossuet ? Pourquoi l'usage a-t-il conservé oubli, et abandonné oublieur ? Pourquoi du verbe sinuler n'avonsnous que le participe , et ne disons-nous pas , comme les Latins, simuler et dissimuler? Feindre exprimerait les mensonges de l'imagination, simuler exprimerait les mensonges du sentiment ou de la pensée. Pourquoi loisible, nuance fine et délicate de permis , n'est-il plus du haut style? Pourquoi dit-on durable , et ne dit-on plus perdurable, qui l'agrandit ? Pourquoi calamité, et non calamiteur peuplé, et non pópuleux ! Pourquoi prépondérant, et non pas pondérant , qui nous serait si nécessaire, et auquel ni grave, ni lourd, ni pesant ne peuvent suppléer? Car pondérant se dirait du style; il se dirait de l'éloquence ; il se dirait de l'esprit même; et ce serait toute autre chose qu’un style pesant, qu'une éloquence grave, qu'un esprit lourd. On croit n'avoir perdu que des synonymes , et l'on se trompe. Écumant se dirait des vagues; écumeux se dirait de l'écueil ou du rivage blanchi d'écume; oisif se dirait de la personne, ocieux de la situation; pourquoi l'avoir abandonné? Discord, dans ses trois sens, ne devait-il pas être inséparable de discorde; et ne devrait-on pas dire encore un caractère inégal et discord, des esprits divers et discords, les discords qui troublent le monde ! Apre donnait exaspérer; entrave donnait entraver; donder a donné rédondant; pourquoi l'un de ces mots a-t-il vieilli , et non pas l'autre ? Pourquoi félon ét félonie ne se trouvent-ils plus que dans

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