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Dans ces premières études de l'éloquence, Pétrone, le grand ennemi de la déclamation, vou· lait qu'on fût nourri de la lecture des poètes, et surtout de celle d'Homère :

............ Det primos versibus annos,

Mæoniumque, bibat felici pectore fontem. Théophraste reconnaissait que la lecture des poètes était infiniment utile aux orateurs; Longin la recommande à ceux qui veulent s'élever au ton de la haute éloquence. Quintilien pense comme eux : « C'est dans les poètes , dit-il, qu'on doit chercher le feu des pensées , le sublime de l'expression , la force et la vérité des sentiments, la justesse et la bienséance des caractères ».

Il ne laisse pas d'y avoir quelques précautions à prendre pour empêcher que les jeunes gens ne confondent l’éloquence du poste avec celle de l'orateur ; et le maître aurait attention de leur faire bien distinguer , dans les tours, les figures et les images du style poétique, ce qui excède les hardiesses qui sont permises au langage oratoire. Mais la distance de l'un à l'autre n'est pas aussi grande qu'on l'imagine : Est finitimus oratori poeta , numeris adstrictior paulo , verborum autem licentia liberior, multis vero ornandi generibus socius ac pene par. (De Orat. l. 1.) Aussi le Sophocle latin , Pacuvius était-il la lecture la plus habituelle de Crassus et de Cicéron ; et je suis bien persuadé que, de tous les modèles , celui que Massillon avait le plus étudié, c'était Racine.

J'oserai cependant n'être pas de l'avis de Cicéron , lorsqu'il assure que la sphère de l'orateur est aussi étendue que celle du poète : In hoc certe prope idem , nullis ut terminis circumscribat aut definiat jus suum. (De Orat. l. 1.) Et dans le choix des sujets qu’on propose , ou des exemples qu'on présente aux disciples de l'éloquence, on doit se souvenir que tout ce qui convient à un art dont le but n'est que de séduire et de plaire , ne convient pas à un art dont la fin est d'instruire et de persuader. Ainsi les écarts, les épisodes , les détails de pur agrément , qui sont permis à la poésie , ne le sont pas à l'éloquence. Dans celle-ci rien de superflu; tout doit tendre à la persuasion; plaire , émouvoir , n'en sont que les moyens. En deux mots, le luxe , qui n'est que luxe, est interdit à l'éloquence; l'agréable y doit être utile; les ornements de son édifice en doivent être les appuis. .

Quant à l'étendue de leur domaine , celui de la poésie embrasse , non-seulement dans la nature, mais au-delà , dans les possibles, dans les espaces du merveilleux , tous les objets, réels ou fantastiques , dont la peinture peut nous plaire : la vérité connue , la feinte , le mensonge , tout est de son ressort. L'éloquence au contraire n'a pour objet que ce qui intéresse sérieusement les hommes, le juste , l'honnête, l'utile, et le vrai dans ces trois rapports , mais le vrai qui n'est pas connu ou qui n'est pas assez senti; sans quoi l'éloquence serait sans objet et n'aurait plus aucune force : elle aurait beau couler , comme un fleuve rapide , dans un lit vaste et libre ; elle paraîtrait calme et semblable à une eau dormante. C'est aux écueils qu'elle rencontre , qu'elle heurte , et qu'elle franchit, c'est au détroit où ses flots se resserrentet redoublent de force et d'impétuosité, c'est là qu'elle se fait connaître, et perd le nom d’élocution, pour prendre celui d'éloquence.

Celsus avait donc quelque raison de dire que l'éloquence ne s'exerçait que sur des choses contestées; mais la résistance est encore plus souvent dans la volonté que dans l'entendement; et c'est la plus difficile à vaincre.

La poésie n'a que la vraisemblance à se donner , et que l'illusion à répandre ; l'histoire n'a communément que l'ignorance à éclairer; la philosophie a de plus l'erreur et le préjugé à combattre : l’éloquence a non-seulement l'opinion, mais les affections, les passions à subjuguer, à dominer; ce sont là ses triomphes : et cette différence fera seule sentir aux jeunes gens pourquoi le caractère de la poésie est une séduction perpétuelle; celui de l'histoire, une sincérité noble et calme; celui de la philosophie, une discussion sagement animée; celui de l’éloquence, une action pleine de chaleur, et plus ou moins véhémente selon la force des obstacles que son sujet lui donne à renverser. De ces obstacles le moindre, c'est le doute ; et avec tout le charme du langage, celui qui, n'ayant aucune résistance d'opinion , d'inclination , de doute à vaincre dans son auditoire , ne ferait que lui exposer des vérités con-. nues , serait un beau parleur, et, si l'on veut , un homme disert, mais non pas un homme éloquent. C'est donc toujours un objet sérieux, intéressant, problématique, et relatif à l'un de ces trois points , le juste , l'honnête et l'utile , qu'il faut choisir , même dans les poètes , pour y exercer les enfants.

Enfin ce qui me semble décider en faveur de cette espèce de lecons que je propose pour la seconde classe , c'est qu'en devenant tous les jours un peu plus difficiles et un peu plus savantes , elles amènent les disciples à ce troisième degré d'études, où ils auront à saisir d'un coup d'ail l'ordonnance et la contexture de la harangue et du plaidoyer.

Et sans cette méthode , comment leur faire en même temps observer l'ordre , l'enchaînement, l'accord , et la diversité des parties dont cet ensemble est composé ? Une simple lecture ne les captive point, et ne laisse presque jamais dans de jeunes esprits que de légères traces : la traduction est pénible et lente , et l'attention y est absorbée par les détails de l'expression : le travail d'apprendre par cour est mécanique, dès qu'il est commandé, et se réduit à retenir des mots :

l'extrait n’excite aucune ardeur, aucune émulation dans l'ame : enfin la composition en grand est insensée, avant l'étude des modèles. Quel moyen reste-t-il pour en graver l'empreinte dans l'esprit des élèves , que la méthode de Crassus , une lecture à haute voix , et après la lecture une rédaction , une traduction de mémoire ?

Ici l'on n'aura point à craindre l’inapplication des élèves : émus jusqu'à l'enthousisame par cette lecture enivrante, pleins des beautés qu'ils auront admirées dans les mouvements, les pensées , le langage de l'orateur; en se frappant de ses raisons, ils auront été encore plus saisis des passions qui l'animaient : fatigués de cette foule d'idées et de sentiments qu'il leur aura transmis , ils brûle. ront de les répandre ; et s'ils ont en eux quelque germe d'éloquence naturelle, on verra ces germes éclore à la chaleur vive et profonde dont il les aura pénétrés.

Je ne sais si ce grand exemple de Crassus me fait illusion; mais je crois voir le jeune élève sortir de cette école avec une force d'appréhension, une vigueur de jugement, une habitude à saisir l'ensemble d'un sujet, ou l'état d'une cause, son point de vue favorable, ses vrais moyens , et en même temps son côté faible et périlleux ; une promptitude à s'affecter des passions dont elle est susceptible; une facilité à changer de ton , de mouvements, et de langage ; une impétuosité dans l'attaque, une adresse dans la défense , une

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